Airbusville Décolle

Pour construire l’A 380, le plus gros avion commercial au monde, il faut aussi bâtir une agglomération pour des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs. Voyage dans la cité du ciel.

La petite Ana est vraiment déçue. Elle qui rêvait de voir en vrai celui qu’elle nomme « le plus gros avion du monde presque plus gros qu’une fusée ». Du haut de ses cinq ans, elle n’apercevra que de loin les immenses hangars qui abritent la bête curieuse. Ses parents n’auront pas la patience de faire la queue pour monter dans l’un des sept petits trains qui transportent une foule de visiteurs à travers les méandres du site industriel. L’attente avoisine les deux heures. Quand on sait qu’il a déjà fallu patienter plus d’une heure dans la voiture avant d’atteindre le taxi way reconverti en parking. Ana se consolera en admirant de près le Concorde et une Caravelle exposés pour la circonstance. Et elle repartira avec un lot réservé aux enfants comprenant poster, ballons colorés et maquette en carton de la vedette du jour. C’est presque jour de fête. Comme Ana et ses parents, pas moins de cent mille personnes vont se rendre, sur quatre week-ends d’octobre et de novembre 2004, aux Journées Portes ouvertes du site d’Aéroconstellation, au nord-ouest de l’agglomération toulousaine. Un véritable triomphe réservé au plus vaste complexe industriel d’Europe (260hectares), flambant neuf et entièrement consacré à la construction du dernier né de la famille Airbus. L’A380, à juste titre, le plus gros avion commercial du monde jamais construit. Et avant même son premier envol d’essai prévu début 2005, la nouvelle coqueluche des familles toulousaines, pas peu fières des prouesses aéronautiques de leur ville.
«  J’ai beau le voir tous les jours, je n’en reviens toujours pas. » Claude Maury, l’un des cadres de la direction des projets d’Airbus, et qui par ailleurs fait souvent visiter l’usine à des partenaires industriels, partagerait presque l’excitation des gamins. Au pied de ce paquebot des airs, il ne peut s’empêcher de me lâcher, «  faut quand même le voire pour le croire. » Quelques semaines avant les Journées Portes Ouvertes, nous avons eu le rare - pour ne pas dire l’exceptionnel - privilège de monter à bord du premier A 380 qui s’envolera en 2006 aux couleurs de la Singapor Éva Et j’avoue qu’en gravissant les marches de l’escalier métallique qui permet d’atteindre le pont supérieur, je fus pris d’un léger vertige devant ce coucou aux dimensions intimidantes. Presque 80 mètres d’envergure, autant pour la longueur, un fuselage haut de 8,41 m et large de 7,14 m, le sommet de la dérive arrière atteignant les 40 mètres de haut. Bref, un vaisseau des temps modernes prédestiné au Livre des records. « De toutes façons, on ne peut pas faire plus gros à cause des aéroports », nous précise Claude Maury. Mais au-delà de ses dimensions gigantesques, l’A 380 est présenté par ses concepteurs comme « le fleuron du 21Ëme siècle ». Aux dires d’Airbus, il sera l’avion le plus spacieux, le plus confortable, le plus moderne et le plus performant de tous les temps. Et même le plus écologique. Ses réacteurs de nouvelle génération, sa voilure et ses trains d’atterrissage le rendront incroyablement plus silencieux que ce que l’on pourrait imaginer. Quant à sa faible consommation de carburant, elle devrait limiter l’impact des gaz d’échappement sur l’atmosphère. Airbus affirme d’ailleurs que « l’A 380 sera le premier long-courrier à consommer moins de trois litres de carburant par passager aux 100 kilomètres, une consommation comparable aux meilleures voitures turbo-diesel modernes de petite taille ». Et cerise sur le gâteau, les économies d’échelle de l’A 380 devraient permettre d’offrir aux passagers des vols à prix abordables. Autant d’arguments qui expliquent certainement en grande partie les premiers résultats commerciaux très encourageants. Fin 2003, Airbus avait déjà enregistré 129 commandes fermes (le prix d’un avion est d’environ 250 millions de dollars). Dans un premier temps, l’usine se prépare à « sortir » quatre avions par mois. L’objectif étant de pousser rapidement la cadence à huit avions.

Quand Airbus lui a confié la mission de diriger la construction du site d’assemblage final de l’A 380, Guy Weissenbacher n’en était pas à son premier coup d’essai. Ce solide personnage avait déjà à son actif la réalisation d’autres usines de l’avionneur. Mais avec l’A 380, le challenge était tout autre. «  Pour respecter le planning imposé, nous avons du pour la première fois, définir les bâtiments en même temps que les outillages nécessaires, m’explique-t-il. En d’autres termes, l’avion était pas encore finalisé que nous devions déjà concevoir une usine unique en son genre. » Et une fois de plus, la visite des lieux est mémorable tant les concepteurs ont joué la carte du surdimensionné. L’ensemble du site Jean-Luc Lagardère, qui prévoit d’accueillir 2 000 personnes à l’horizon 2008, s’étire sur 50 hectares. Il comprend plusieurs bâtiments dont celui consacré aux essais et de multiples aires de stationnement. Mais le plus spectaculaire, c’est sans conteste le hall d’assemblage final. étendu sur 10 hectares, long de 490 m, large de 250 m et haut de 46m, il est l’un des plus grands bâtiments de production aéronautique civile au monde. A lui seul, il a requis 32 000 tonnes d’acier, soit l’équivalent de quatre Tours Eiffel ou du Viaduc de Millau. A l’intérieur, c’est l’effervescence pratiquement 20h sur 24. Et des centaines de « cols bleus » et de « cols blancs » - Français, Anglais, Allemands, Japonais, Italiens … - se croisent et s’activent comme dans une ruche. « Il n’y a pas d’un côté les ouvriers et de l’autre les cadres, m’explique Guy Aéroconstellation Les axes de circulation dans l’usine font que tout le monde se rencontre. Et puis, vous remarquerez que, quel soit l’endroit où vous vous trouvez, non seulement vous voyez toujours le temps qu’il fait dehors mais aussi vous ne perdez pas de vue l’avion. »


Il n’y a pas que les cadres et les « compagnons » d’Airbus qui gardent un œil sur les A 380. La famille Teulière, elle, voit presque tout depuis ses fenêtres. Leur maison se situe dans une petite impasse à la végétation abondante. Mais au bout de leur jardin aux allures de verger, un simple grillage sépare leur terrain des taxi-ways où seront stationnés les avions encore tout chauds. L’usine et ses façades en inox est à portée de main. Mais ce voisinage ne sera que de courte durée. Les Teulière font partie de la quarantaine de familles contraintes à quitter rapidement les lieux. En prévision des succès à venir, Airbus a besoin de place. « De toutes façons, m’explique Anne Aéroconstellation tout en arrosant son potager, je ne m’imaginais pas vivre ainsi aux portes d’une telle usine. » Pour elle comme pour les autres, l’idée du départ fut toutefois difficile à accepter et quelque peu contradictoire à vivre. Son mari travaille chez Airbus. « C’est l’avion qui nous a toujours fait vivre mais c’est lui qui nous chasse. C’est comme ça », souligne-t-elle avec philosophie. Roger Rubio, leur voisin, retraité de l’Aérospatiale et président de l’association qui défend les intérêts des foyers concernés, affirme que la très grande majorité des familles a pu parfaitement bien négocier leur départ. « Nous avons été écoutés et nous avons obtenu de bonnes conditions de relogement sur les nouvelles ZAC ». Car le site industriel d’Aéroconstellation qui regroupe Airbus mais aussi Air France Industries et plusieurs entreprises aéronautiques, n’est qu’une pièce d’un vaste puzzle baptisé « Constellation ». Outre le site industriel, ce programme prévoit la création d’un ensemble urbain majoritairement réservé à l’habitat autour de deux ZAC : Andromède (210 hectares), sur les communes de Blagnac et Cornebarrieu et Monges-Croix du Sud (57 hectares) à Andromède Au total, plus de 10 000 habitants devraient, en quelques années, investir ce que certains s’amusent déjà à qualifier, de façon quelque peu restrictive, de futur « Airbus-ville ». « Ces secteurs auraient été aménagés un jour ou l’autre », explique Alain Garès, directeur de la Sem de Blagnac Constellation chargé de l’aménagement urbain. « Mais l’arrivée de l’A 380 a tout accéléré. Et quand je constate la vitesse à laquelle nous avons travaillé, je me dis que nous avons certainement battu tous les records. » Ce n’est qu’en septembre 1999 que le district du Grand Toulouse, le Conseil Régional de Midi-Pyrénées, le Conseil Général de la Haute-Garonne, le Sivom Blagnac Constellation et l’État ont signé le protocole « Aéroconstellation » qui porte sur la création d’une zone d’activités économiques à vocation aéronautique. Un an plus tard, EADS et Bae Systems, les actionnaires d’Airbus, donnaient le feu vert officiel pour le lancement de l’A 380 et confirmaient qu’Airbus Toulouse obtenait les travaux d’études, l’assemblage final des éléments de structures y compris l’installation des moteurs, les vols d’essais de production et une partie des livraisons. A partir de là, tout va s’enchaîner à vitesse grand V. En 2001, les ZAC sont créées et les premiers permis de construire délivrés. Et seulement trois ans plus tard, les premiers tronçons de l’A 380 arrivent sur Aéroconstellation, tandis que le décor environnant se voit déjà modifié. Les nouveaux axes routiers sont désormais visibles (en particulier l’itinéraire à très grand gabarit utilisé pour transporter de Langon à Toulouse, les éléments de l’avion provenant de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, d’Espagne). Pelleteuses et bulldozers s’activent déjà sur de nombreux terrains, un nouveau lycée a ouvert ses portes en septembre 2004. Et l’on attend déjà, outre les milliers de logements et de bureaux, voir surgir de terre, des écoles, des résidences pour personnes ‚âgées, une ligne de tramway reliée à Toulouse, de nouveaux centres commerciaux, des médiathèques, des salles des fêtes, des espaces verts, des équipements sportifs et certainement, un musée de aéronautique à la place d’un actuel centre de loisirs qui sera bien évidemment déplacé. En mars 2005, l’A 380 survolera certainement ce nouveau paysage urbain. Il n’aura donc fallu que six ans pour lancer le plus gros avion commercial du monde, pour bâtir l’un des sites industriels les plus imposants en Europe et pour créer une nouvelle ville dotée de tout le confort moderne. Quand on connaît la fibre aéronautique des familles toulousaines, autant dire qu’elles n’ont pas fini d’afficher leur fierté.

     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf / Odessa
National Geographic