24 heures à Alger

La capitale algérienne, c’est une histoire de lumiére, de couleurs, de brouhaha populaire sur fond d’un quotidien pas toujours facile. Alger envoûte autant qu’elle intrigue.

On la surnomme La Blanche. Mais c’est peu dire. Alger est lumineuse, aveuglante. Même les jours sans soleil. La luminosité vous créve les yeux. J’ai rarement vu la ville sous un ciel bleu. Une brume de chaleur tenace se mêle souvent à la pollution urbaine étouffant la ville d’un voile opaque. Au point de dissimuler les hauteurs de la Casbah et la basilique Notre-Dame d’Afrique qui surplombe la mer de plus de cent vingt mêtres. Et pourtant, sous son ciel laiteux, Alger n’a jamais le teint blafard. Pour preuve, les stores bleus, rouges ou roses ficelés aux balcons. Les moulures jaune citron de certains immeubles "néo-parisiens". Les étals de légumes et de fruits éclatants de couleurs dans un dédale de ruelles. Et cette foule. Grouillante, indisciplinée, bariolée, bruyante et vivante. Alger vous en met toujours plein la vue.
Déjà au petit matin, ils scrutent l’horizon. Le regard flottant sur le large. Face à eux, le va-et-vient des cargos chargés de containers et des bateaux pour touristes. Ils s’imaginent ailleurs. Loin du chïmage, de la corruption, des magouilles et des violences. La journée ne fait que commencer, et déjà des centaines de jeunes envahissent l’interminable corniche d’Alger. Boulevards Youcef Zirout et Ernesto Guevara. Ils viennent traîner, draguer les filles seules, chercher un visa, fumer une clope, dealer au grand jour, accoster les touristes. Toujours avec humour. Comme de fois ne m’a-t-on pas demandé d’embrasser Jacques Chirac, Fabien Barthez ou encore l’intouchable Zinédine Zidane ? Faute de croiser ces "people", je préfère l’anonymat des marchés matinaux des vieux quartiers. Traverser la place des Martyrs, me faufiler dans la foule et remonter la rue Bab El Oued où des dizaines de vendeurs illégaux vendent téléphones portables et tissus au kilomètre. Au passage des policiers, ils déguerpissent avec la complicité des chalands puis reprennent place. Les marchés algérois sont des théâtres à ciel ouvert. La comédie de la vie se joue à tous les coins de rue. On s’engueule, on s’enlace, on négocie, on se chambre … mais la vie penche le plus souvent du côté de la tragédie. Kader, un ami algérois, tient à me montrer le nouveau visage des quartiers ravagés par les inondations de 2002. Au milieu de vieux immeubles coloniaux, la création de quelques rares aménagements urbains (jardins publics, nouveaux carrefours …) tranche avec l’état de délabrement d’une partie de la Casbah, à quelques pâtés de maisons de là. "La ville est habituée à souffrir" me dit-il. Du bout des lèvres, il évoque les années de terrorisme. Le temps où l’horreur frappait aux quatre coins de la capitale. Nous remontons la rue Bab Azzoun, sous les arcades, submergés par la foule, accostés par les vendeurs de cigarettes, écœurés par ces mères et leurs bébés couchés sur des cartons.

Nous traversons le square Port Saïd et ses quelques kiosques de bric-à-brac. C'est ici que l'on trouve des souvenirs et surtout le meilleur taux de change. Kader m'abandonne après un énième café serré dans un bar recouvert de posters de foot. Dans une arrière-salle enfumée, des vieux jouent au domino dans une fumée épaisse. Je remonte la rue Larbi Ben M'Hidi. L'une des plus commerÁantes. Ici et là quelques boutiques artisanales pour touristes. Beaucoup de breloques. Un peu plus loin des disques très bon marché. Le meilleur du raï ou encore le dernier Natasha Saint Pier pour seulement un euro. Je l'avoue, j'achète. En bout de course, le secteur de la Grande Poste. Alger se fait plus "city". L'Université est à deux pas, rue Mourad Didouche. Les terrasses de café sont bondées. Des vendeurs de cartes postales proposent Boumediene, Castro ou encore Ronaldhino. Les filles deviennent plus sexy. Les garçons plus branchés. Sur les murs, des affiches annoncent le concert de la chanteuse Nâdiya dans la vieille salle Ibn Khaldoun. Enfin une artiste franco-algérienne qui offre un véritable concert populaire loin des réseaux consulaires. Une journée chaude s'annonce. Des heures à marcher en direction des quartiers surpeuplés de Hussein Day et de Kuba. Ce soir, deux sours, deux amies, Yasmina et Ourida, m'invitent à dîner. Dans leur vieil appartement de fonctionnaire français, nous parlons de ces soupes de légumes qu'elles affectionnent, du code de la famille, du désarroi kabyle, du charme des plages d'Alger, des espoirs de démocratie. Sadek, le fils aîné, fait chauffer la parabole. En direct sur les chaînes de foot, comme tous les jeunes Algériens. Après dîner, il me ramène au centre ville. Juste à cïté de la Grande Poste, en bas du Jardin de l'Horloge florale, à deux pas du port. On projette des films en plein air. Le ciel est étoilé. Et si demain, il faisait ciel bleu ?

     
   
Claude Faber
dossier Algérie - 24 heures à Alger
Texte Claude Faber - Photos Ulrich Lebeuf
Grand reportages - Octobre 2006