Des caractères bien trempés

Ils et elles sont d'ici. Irrémédiablement. Ils écrivent des livres, chantent le Sud et la tolérance, élèvent des bêtes, jouent au rugby, ou font pousser de la vigne. Ils ont tous, ancré dans l'âme, l'amour de cette terre généreuse à l'exubérance.

 
 

Bernard Manciet, la Gascogne en poèmes

Bernard Manciet est poète et gascon. Et inversement. Tant sa poésie et sa terre natale se confondent pour ne faire qu’une. Lui qui reconnaît « tant devoir à la nature », « retrouver dans les arbres les même règles que celles de la poésie ». Lui qui aime raconter cet instant, quand face à l’océan, il dit à l’un de ses amis écrivains, « le jour où nous parlerons comme la mer, nous serons des poètes ». Agé de 80 ans, enraciné au sol des Landes - il est né à Sabres et vit non loin, à Trensacq, dans une solide bâtisse cernée par les arbres - Bernard Manciet est considéré depuis plus de trente ans comme l’une des plus belles plumes de la littérature occitane*. Ses admirateurs se demandent même comment le Prix Nobel de littérature a pu lui échapper. « Vous savez moi j’écris parce que je ne sais pas faire autre chose. Si je savais tricoter … » N’attendez pas de lui la posture hautaine du poète inspiré. Bernard Manciet est un charmeur, bougon, délicat, râleur, espiègle, coquin, jamais en manque d’une petite méchanceté sur l’un de ses contemporains mais si tendre quand il s’agit d’évoquer ceux qu’il estime - parmi lesquels l’agitateur jazzman Bernard Lubat - ou encore ceux qu’il regrette comme le penseur occitan Félix Castan, « il est mort, lui, quel imbécile ». Passé par la diplomatie et le monde d’une entreprise familiale, Bernard Manciet aime surtout se présenter comme un lettré, particulièrement attaché au latin et au grec. « Au fond de moi, je suis un citoyen romain, précise-t-il, ravi de sa formule. Je défends notre vieille civilisation sur laquelle repose l’Occitanie ». Cette terre d’Oc à laquelle il se sent appartenir mais qu’il a toujours refusée d’enfermer dans un combat purement militant. « Je ne suis pas régionaliste et je n’ai pas besoin de revendiquer l’Occitanie comme certains. Elle existe toute seule. » Et personne n’osera alors le contredire quand il affirme bien connaître sa terre, son peuple « fier et solide », et sa langue, le gascon noir, dialecte aux « sonorités sombres ». Au fait, d’après lui, il n’est pas seulement gascon. « Je suis la Gascogne » aime ironiser Bernard Manciet. Aussi poète de son état.

* Parmi les nombreux poèmes, romans, nouvelles et essais de Bernard Manciet, « L’enterrement à Sabres » (Ed. Mollat), « Elèna » (Ed. Reclams), « Liturgia » (Ed.Cairn) (textes en occitan traduits en français par Bernard Manciet). Avec Bernard Lubat, « Poïésiques » (Ed. Labeluz)

Claude Sicre et les Fabulous Trobadors,
promoteurs de culture occitane

« La France a complètement occulté l’Occitanie. Et pourtant, c’est l’une des pensées et des civilisations qui a le plus marqué le pays, son histoire et sa littérature. Et si on ne connaît pas la littérature occitane, on ne comprend pas la France. » Claude Sicre n’en démord pas. Au point même de hausser le ton devant ce qu’il considère comme « un réel gâchis ». Au point de perdre cette fausse nonchalance qui semble envelopper ce quinquagénaire grand et anguleux, devenu depuis la fin des années 80, l’une des figures de la scène toulousaine et occitane. Claude Sicre, « militant culturel et civique » inclassable, aussi grande gueule que subtil dans ses diatribes et ses initiatives. Le co-fondateur, auteur-compositeur, des Fabulous Trobadors. Un sacré duo de chanteurs-tchacheurs - le collègue se nomme Jean-Marc Enjalbert dit Ange B - mêlant les joutes des Troubadours du Moyen-Âge aux Emboladores (les embrouillés) du Nordeste du Brésil, tambourins et voix à l’appui. L’inventeur des repas de quartier et des conversations socratiques, à ciel ouvert, dans les rues du quartier populaire d’Arnaud-Bernard. Le créateur du Forum des langues du monde, « foire aux métèques », place du Capitole, où se retrouvent tous les parlers de l’Univers.Et quelque soit le contexte, l’un des promoteurs les plus actifs de la culture occitane . «Attention, je ne suis pas régionaliste. Je ne suis pas pour l’éclatement de la France, précise-t-il. Mais tout au contraire, comme Félix Castan, j’agis pour le pluralisme culturel, la décentralisation, le pouvoir des communes … autant d’éléments fondamentaux méprisés par le centralisme culturel». Claude Sicre avoue se nourrir sans cesse de cette pensée occitane, symbole du rapprochement de « la culture et du peuple » qu’il recherche depuis longtemps. Diplômé d’ethnomusicologie, passionné par les romans noirs américains, le Sicre des années 70 était en quête de « blues rural » et des musiques de tous les peuples du monde. « Quand j’ai découvert l’Occitan, ce fut la révélation. Je découvrais des auteurs en patois porteurs d’un autre regard sur la France». Et de conclure dans un geste agacé, « personne n’a compris que l’inconscient de la France, c’est la culture occitane».

Dernier album « Duels de tchatche et autres trucs du folklore toulousain » (tôt Ou tard - Warner) En tournée dans toute la France, durant tout l’été.

Les Amazones de Beaumont de Lomagne, filles de rugby

Beaumont de Lomagne. Ou plutôt Beaumont de l’Ovale. Ici, dans cette petite commune de 3000 habitants, dans le Tarn et Garonne, à environ une heure de Toulouse, le rugby n’est pas seulement un sport. C’est un mode de vie. Un idéal. Une obsession collective que les générations se transmettent sans faillir. Et pas seulement les garçons. « Nous aussi, les filles, nous pouvons mouiller le maillot », affirme avec fierté, Sylvie Taupiac, présidente des Amazones, l’équipe féminine de la commune, créée en 2002. « A Beaumont, le rugby, on le cultive, on le vit, on le respire, on le porte en nous depuis toujours ».
Depuis plus de cent ans - le club a été créé en 1903 - tous les Beaumontois dignes de ce nom, ont touché le cuir, au moins une fois dans leur vie. Au risque de bouffer la terre boueuse du champ de bataille, le dimanche après-midi. Au risque de pleurer sa mère sous la mêlée fumante et de se sacrifier pour un ballon dégoulinant que l’on rêve de porter au-delà de l’horizon. Jadis, Beaumont évoluait parmi les grands. Jean-Pierre Rives, Casque d’or en personne, a même porté les couleurs locales. Aujourd’hui, le club se fait plus discret dans des divisions plus anonymes. Pourtant une dizaine d’équipes bataille ferme pour défendre, chacune à leur niveau, l’honneur du peuple Beaumontois. Des pitchous de moins de 10 ans aux pantintats, les anciens, en passant par de jeunes gaillards aux bustes larges et aux mains généreuses comme des troisièmes mi-temps. Mais aujourd’hui, sur le plan des résultats, ce sont les filles qui s’en sortent le mieux. Les Amazones, cette joyeuse bande de mamans, de copines, de frangines, étudiantes, secrétaires, agricultrices, ou vendeuses … Il y a même une institutrice, Céline, qui croit dans les valeurs du rugby pour enseigner l’instruction civique aux enfants. Et ces deux gamines, Tiffanie et Stéphanie, qui sont aussi pompiers volontaires dans les campagnes. Une autre façon de jouer la solidarité, vous expliqueront-elles. La technique des Amazones impressionne ceux qui au début les chambraient. Elles font désormais l’unanimité : elles pratiquent un rugby propre, intelligent, sans crainte du combat, de la sueur et des refrains paillards. Mais attention, pour rien au monde elles ne renieraient leur féminité. Les Amazones ne sont pas des garçons manqués. Juste des filles fières d’appartenir à une terre qui ne saurait vivre sans le rugby. Une terre ovale, bien évidemment.

 

Jean-Philippe Nicolaux relance la cuisine de tradition

Jean-Philippe Nicolaux aurait-il trouvé la recette du succès ? Il est encore trop tôt pour l’affirmer mais les premiers résultats commerciaux le rendent plutôt optimiste. A 37 ans, le jeune directeur de la société Julhes, spécialisée dans les plats cuisinés traditionnels, à Saint-Flour, vient de créer une deuxième entreprise pour fabriquer et commercialiser une galette auvergnate oubliée depuis des lustres. La Farinette du Cantal, de la famille des pachades ou des bourriols, pour les connaisseurs. C’est en feuilletant une bible de la cuisine auvergnate, « Margaridou », que Jean-Philippe Nicolaux a retrouvé la formule magique de la Farinette. « J’avoue que je cherchais une idée pour élargir ma gamme de produits », explique-t-il. « Mais je ne voulais pas faire n’importe quoi. Je voulais absolument coller aux traditions de mon pays ». Né à Saint-Flour, fils d’agriculteurs, formé au monde de l’agro-alimentaire, Jean-Philippe Nicolaux refuse « tout intégrisme » mais se dit très déterminé « à défendre les valeurs du Cantal et de sa culture occitane ». Une culture beaucoup trop négligée, d’après lui, par ses concitoyens. « Pour les gens de la rue, l’Occitanie reste un concept bien flou. Et dans le pire des cas, ils pensent que cela ne les concerne pas. » Jean-Philippe, lui, n’oublie rien de ses racines. Il veut surtout démontrer que l’on peut allier la tradition et la modernité. Comme il le résume, aller de l’avant sans oublier d’où l’on vient. Sur les emballages de ses produits, Jean-Philippe tient par exemple à inscrire quelques phrases en occitan. Et l’an dernier, en guise de cadeau de fin d’année, il offrit à ses clients, un Cd de Traucaterme, un groupe rock qui chante en patois. «Après tout, ce que certains font avec leur musique, je le fais avec ma cuisine. Nous allons dans le même sens précise-t-il. Nous cherchons à donner un élan à notre pays tout en revendiquant nos origines. » Le combat ne lui semble pas gagner pour autant dans une région vieillissante. Jean-Philippe s’inquiète surtout de voir la culture de sa terre occitane réduite « à de seuls groupes folkloriques exhibés pour les touristes ».

 

Massilia Sound System, entre reggae et occitanie

On pourrait croire que les Massilia Sound System parlent le provençal depuis qu’ils sont minots. Et qu’ils ont été bercés au son des cigales et du folklore traditionnel. Rien de tout cela. L’un d’eux, Tatou dit Moussu T, est même né en région parisienne et a appris l’occitan sur le tard. D’autres, comme Jali (Papet J) ou Gari Grèu, viennent du quartier populaire de La Belle de Mai à Marseille et n’y ont entendu que du français. Quant à leur éducation musicale, ils la doivent à la Jamaïque. Les MSS sont des fous de reggae, pardon, des fadas de Bob Marley. « Vous en connaissez beaucoup des musiques qui ont une telle portée universelle en ne chantant que la misère d’une minorité méprisée ?, demande Tatou. Et en plus, Bob Marley ne chantait pas en anglais mais en patois jamaïcain. Une leçon pour notre pays où le centralisme a tout fait pour étouffer la tradition populaire.» Pour les jeunes Marseillais, la voie était alors toute trouvée. Dans les années 80, ils forment ce groupe complètement atypique, se lançant dans « une tchatche » militante et festive, pétrie de français et d’occitan, sur des tempos de rub a dub. « En fait, au lieu de se faire pousser des dread-locks, on s’est mis à chanter occitan,» résume Gari. Aujourd’hui, une bonne douzaine d’albums plus tard et un énorme succès en poche, les Massilia Sound System incarnent un certain renouveau de l’Occitanie. Compagnons de route des Fabulous Troubadors, de Bernard Lubat ou encore des musiciens niçois Nux Vomica- ensemble, ils font vivre le journal Linha Imaginot -, profondément attachés à la pensée du poète Félix Castan, ces Marseillais se régalent de faire du « folklore vivant ». Ils présentent surtout la culture occitane comme une belle école de vie. « Se battre pour les communautés ne signifie pas faire dans le communautarisme, explique Papet. La littérature occitane et ses troubadours ont toujours été porteurs de grande tolérance. C’est pourquoi l’occitan nous incite à voir le monde autrement et surtout à mieux comprendre de quoi est faite la France. » Et le Papet de nous renvoyer à la phrase de Félix Castan, reprise au dos de la pochette d’Occitanista, leur dernier disque en studio : « On n’est pas le produit d’un sol, on est le produit de l’action qu’on y mène ».
Sorti en avril dernier, « Massilia fait tourner », CD live + DVD bonus de 160 mn.

 

Ben, défenseur du peuple occitan

Comment dire ?... Artiste contemporain mondialement reconnu. Créateur infatigable. Provocateur. Paranoïaque. Mégalomane. S’exprimant avec un bel accent à la Peter Ustinov. Héritier de Duchamp et de Dada. Charmant et drôle dans son contact. Vivant aux alentours de Nice dans une maison enfouie sous un capharnaüm étourdissant. Doté d’un réel sens du business. Convaincu que « Le sud est bleu », que « Le beau est laid » ou encore que « Si on veut changer l’homme, il faut changer l’Art. » Et bien entendu, seul au monde à avoir eu l’idée d’exposer et de vendre sur mille objets sa légendaire écriture ronde et blanche. Pas facile de présenter Benjamin Vautier, dit Ben, né en 1935 à Naples, tant le monsieur donne le tournis, brouille les pistes et vous lâche dans un labyrinthe de pensées, de réflexions et de réactions épidermiques sur la vie, l’art et le monde (consultez son site Internet, ben-vautier.com, et vous comprendrez). Ben crée beaucoup, parle autant et écrit tout ce qui lui passe par la tête.Et depuis les années 60, après avoir rencontré le personnage politique et écrivain occitan François Fontan, Ben est un adepte de « l’ethnisme ». « Je pense que la langue est le facteur principal définissant un peuple, une ethnie explique l’artiste. Je pense aussi que chaque peuple a droit à son territoire et qu’il n’y a pas de culture sans indépendance. Mais le problème vient de l’impérialisme qui tente d’imposer ses logiques et qui opprime toutes les ethnies minoritaires.» Ben se lance donc dans la bataille. Il ne manque pas une occasion de fustiger toutes les formes d’impérialisme et d’oppression. Il défend l’idée d’un « monde de diversité, composé d’ethnies indépendantes». Un monde dans lequel les Occitans, comme d’autres « peuples » à ses yeux, auraient enfin « la chance de s’exprimer et de s’épanouir». Pour lui, l’Occitanie, à laquelle il sent appartenir, existe belle et bien même si « le pouvoir, les médias, les écoles et d’autres ont tout fait pour la rendre invisible ». Il dit croire dans le combat occitan et rêve de lancer un vaste débat du style, « L’Occitanie, un ours qui dort ou plutôt un iceberg dont on n’aperçoit que l’infime partie ? » Ben gamberge, dévore tous les écrits occitans, publie de nombreux ouvrages sur le thème de l’Ethnisme et proclame de son écriture bien connue, « sieu occitan e fier de l’èstre », sous une caricature faisant un bras d’honneur.

 

Swan Soto, par passion pour le « toro »

Certes, pour Swan Soto, il y avait le rêve d’endosser un jour le prestigieux habit de lumière. De se glisser dans cet uniforme mythique qui enflamme le cœur des aficionados. Mais il y avait surtout la passion du « toro ». Une véritable fascination que ce jeune matador nîmois de 28 ans a toujours considérée aussi naturelle qu’un souffle de Mistral. « C’est comme ça. Depuis l’âge de 5 ans, je les admire. Quand je sortais de l’école, je filais dans les élevages pour les regarder. Vous savez, dans notre région, on vit en permanence avec les taureaux. Dans les ferias et les fêtes de village, on lâche toujours des bêtes dans la rue. Dans les familles, entre copains, on parle corrida comme d’autres racontent les matches de rugby. En fait, je crois qu’ici tous les gars aiment les taureaux. » Certainement. Mais tous ne décident pas de consacrer leur vie à combattre des bêtes de plus 500 kilos. A braver la mort, souvent sous un soleil de plomb et sur un sable mêlé de sang.

Swan se souvient de ses premières corridas, en tant que spectateur. Gamin, il accompagnait son père et un ami. Et à chaque fois, le jeune garçon était impressionné par l’enthousiasme et la ferveur du public. « J’ai alors compris qu’on rendait hommage autant à l’homme qu’à la bête ». A 11 ans, il entra à l’école taurine de Nîmes. Il gravit les échelons sans trembler, devenant officiellement matador en 1998. « C’est une chose grave que d’avoir le droit de tuer un taureau. Une lourde responsabilité dont il faut se montrer digne. » Comme tous les matadors professionnels, Swan part souvent toréer en Espagne, en Amérique latine et dans tout le sud de la France. Mais Nîmes et sa région restent ses terres d’attache. Il vit dans un appartement à deux pas des arènes et visite régulièrement les élevages environnants pour s’entraîner sur des bêtes malades ou condamnées. Mais aussi, avoue-t-il, pour « parler avec les gens ». Swan se dit respectueux de toutes les traditions, du caractère authentique de « cette vaste terre taurine » qui s’étend d’après lui « de Bayonne à Fréjus ». « Ici, la tauromachie a du sens. Elle fait partie de la vie de tous. » Et l’air grave, il ajoute, « c’est par respect pour les gens de mon pays que je dois toréer le mieux possible» .

     
   
Textes : Claude Faber
Geo
- juillet 2004