La Casbah, le chef d’œuvre en péril

Quartier historique et emblématique d’Alger, la Casbah est un lieu magique. Son dédale de ruelles, ses maisons entassées, ses minuscules cafés, ses gamins jouant au foot entre deux murs… Autant de souvenirs à fortes émotions. Mais la Casbah va mal. Elle est rongée par l’humidité, la misère, l’indifférence et le temps.

On en dit beaucoup sur la Casbah. Qu’elle est dangereuse. Que l’on s’y perd facilement. Que Jean Gain y a tourné Pépé le Moko de Julien Duvivier en 1936. Autant répondre de suite. La Casbah n’est plus le repère de terroristes que l’on décrivait dans les années 90. Il n’empÍche, il reste conseillé d’Ítre accompagné par un guide. Par ailleurs, aucun risque de s’égarer dans ce dédale de ruelles pavées d’un mètre de large. Au moindre doute, il suffit de descendre n’importe quel escalier. Il vous ramène toujours au niveau de la mer. Quant à Jean Gabin, désolé de contrarier la mythologie locale, mais le film a été tourné dans les studios… de Boulogne et Joinville.
La Casbah (de al Qasbah, la citadelle) n’a pas besoin d’a priori et de légende pour exister. De tous les quartiers algérois, elle se distingue par son fort caractère. Peut-Ítre encore plus populaire que les autres. Plus mystérieux, c’est certain. Ses ruelles n’offrent que des portes fermées. Et ses escaliers minuscules, dégoulinants d’humidité, conduisent vers des passages sinueux et intimes, vers lesquels on n’ose pas toujours avancer. Dans les rues, on ne croise aucun véhicule. Juste quelques commerçants et leurs échoppes, de rares artisans dans des ateliers poussiéreux et obscurs, des gamins courant après un ballon, des hommes discutant sur les marches, des femmes voilées, le regard baissé devant les étrangers. "La Casbah, c’est un monde à part et en mÍme temps, c’est bien Alger", ont coutume de dire les Algérois.

Depuis le XVIe siècle, la Casbah et sa mosaïque de façades blanches surplombent la mer. Jadis quartier de notables et de familles aisées (essentiellement d’origine turque), la Casbah a ouvert ses portes aux populations rurales, au cours du XIXe siècle et durant la guerre d’Algérie. Mais au fil du temps, ce quartier à l’architecture typique va perdre de son éclat. Certes, la Casbah est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992. Et les guides locaux ne manqueront pas de vous conduire au Palais du Dey (imposante forteresse du XVIe siècle), aux portes des mosquées du XVIIe siècle, rivalisant de blancheur et d’élégance dans les ornements, ou encore dans les cours de marbre et de faïences. Mais le quartier s’abÓme. Au grand désespoir de l’Unesco. On ne compte plus les maisons effondrées, les façades délabrées, les murs fissurés. Hamed Ouada, ancien cadre à la retraite, propriétaire dans la Casbah, se bat depuis des années pour éviter le pire. "Si on ne fait rien, tout va s’effondrer comme un château de cartes, explique-t-il sur la terrasse de sa maison, encombrée de paraboles. L’un des ennemis de la Casbah, c’est l’eau. Les innombrables canalisations installées ces dernières années fuient en permanence. L’eau s’insinue partout." Sans compter une électricité défectueuse, des égouts non entretenus, des détritus à tous les coins de rue… La Casbah n’assure aucune hygiène de vie.
La situation est d’autant plus délicate que la Casbah est surpeuplée.

Aujourd’hui, environ 50 000 personnes vivent sur une superficie de quarante hectares. Les familles s’entassent dans de minuscules appartements insalubres. Et le nombre de maisons s’étant effondrées ces dernières années (sans compter celles détruites par des attentats terroristes), la surface habitable se rétrécit. Officiellement, un plan de sauvegarde est envisagé. Sur le terrain, rien ne bouge vraiment. Rares sont les propriétaires (la Casbah relève à 90 % du privé) qui obtiennent une légère aide financière de l’Etat. Mais personne ne sait vraiment quoi faire. Aucun cahier des charges architectural et urbanistique n’est établi par les autorités. "La seule fois où l’Etat s’est vraiment décidé à intervenir, explique Abdelaziz Tazairt, membre de la Fondation de la Casbah qui regroupe des habitants soucieux de leur quartier, ce fut pour détruire des maisons. Sous couvert de réhabilitation, ils chassaient les islamistes en réalité." Certains soupçonnent l’Etat de laisser pourrir la Casbah, pour finir par la raser au profit de nouvelles habitations plus modernes. "Nous n’en sommes pas là", se rassure Sadi, guide pour touristes dans son quartier natal. Pour lui, le quartier "a une ‚me éternelle". Avec ses visiteurs, il fait toujours étape dans un minuscule bar de la rue Hamidouche, dans la Haute Casbah. Un vrai comptoir de poche, avec trois petites tables en bois qui servent aux parties de cartes. Un néon en guise de soleil. Et au bout d’une échelle en bois, une petite rochelle où l’on peut s’allonger le temps d’une sieste. Une odeur de cendre froide se mÍle à celle du café fort et de l’humidité. Les verres ne sont pas très clean. Mais le thé vert est excellent. Sadi aime cette simplicité, cette authenticité. D’après lui, ce bar ne peut exister que dans la Casbah.

     
   
Claude Faber
dossier Algérie - La Casbah, le chef d’œuvre en péril
Texte Claude Faber - Photos Ulrich Lebeuf
Grand reportages - Octobre 2006