Rennes-le-Château, son curé et son mystérieux trésor

Mais qu’a bien pu découvrir l’abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château, en rénovant son église à la fin du XIX ème siècle ? Personne n’en sait rien, même si toutes les hypothèses, parfois les plus farfelues, déplacent des foules intriguées par tant de mystère

Et dire que Rennes-le-Château aurait pu mener une existence presque banale. La petite vie sans embrouille d’un joli village des Corbières, avec vue imprenable sur la Haute Vallée de l’Aude, au cœur du pays des Cathares. Un paradis pour familles et flâneurs, pas peu fier de ses ruelles fleuries, de ses façades de pierres blanches, de ses vestiges néolithiques, de son passé gallo-romain et wisigoth, de ses quelques artisans … bref, la vie de Rennes-le-Château n’aurait pu être qu’un long fleuve tranquille et touristique. Mais voilà, l’histoire en a voulu autrement. Sans le vouloir, en quelques années, le village est devenu le prétexte de mille fantasmes médiatico-historico-ésotérico-religieux. Les chercheurs de trésors se précipitent des quatre coins du monde pour fouiller la moindre cavité. Et les mystiques de la terre entière - en sectes ou non - y viennent convaincus pour certains, que le Tombeau du Christ se trouve à Rennes-le-Château ! « Tout cela n’est que délire et cache les réels atouts de la commune », se plaint le Maire, Jean-François Lhuilier. Certes. Et même si l’élu affirme que sur les 100 000 visiteurs par an, « seulement 40% viennent attirés par le mystère de Rennes-le-Château », ce fameux mystère, lui, est bien là, et intrigue une foule de curieux.
A l’origine de cette frénésie, l’Abbé Bérenger Saunière. Un bel homme, large d’épaules, royaliste, intelligent et érudit, nommé curé de la paroisse, le 1er juin 1885, à l’âge de 33 ans. Il entreprend rapidement de rénover son église bien délabrée. Des travaux coûteux financés avec de nombreux dons anonymes parmi lesquels, d’après certains historiens, une importante somme accordée par la Comtesse de Chamborg née Habsbourg. Est-ce vrai ? Et si oui, comme beaucoup l’affirment, pourquoi tant de générosité ? Pourquoi une telle somme pour l’abbé d’un petit village perdu dans les Corbières ? La Comtesse aurait-t-elle ainsi demandé à Saunière de se livrer à des recherches ? Sur ce premier point, les hypothèses vont bon train. Pour les uns, il ne faut y voir qu’un acte de « bonnes œuvres » accordé par une dame particulièrement pieuse, comme l’explique Antoine Captier, l’un des nombreux écrivains à s’être penchés sur la question. Pour d’autres, elle savait qu’à Rennes-le-Château, il se trouvait « quelque chose ».
Ce qui semble incontestable aujourd’hui, c’est que l’abbé a fait plusieurs découvertes pendant ces importants travaux de rénovation. Une oule dissimulée dans le sol et contenant des pièces, probablement d’or, une dalle sculptée, enfoncée face contre terre, représentant un chevalier et un enfant sur un même cheval, et surtout des parchemins et un document caché dans une fiole. Autre fait indéniable, c’est à partir de ces découvertes que l’abbé va mener grand train. Béranger Saunière et Marie Denardaud, modeste chapelière, devenue sa servante, sa confidente et certainement sa maîtresse, vont alors disposer d’une fortune inépuisable. Auraient-ils monnayé leur fameuse trouvaille ? Et auprès de qui ? L’histoire gagne en mystère par les prétendus agissements de l’abbé. On prétend qu’il se rendait souvent à Paris et à l’étranger. Qu’il fréquentait de grandes personnalités du monde ésotérique comme la cantatrice Emma Calvé ou encore le musicien Claude Debussy. On sait aussi qu’il n’a jamais cessé de fouiller le cimetière de Rennes-le-Château. On sait surtout que Saunière aimait l’argent.
En 1896, il poursuit la restauration de sa paroisse, engloutissant des sommes phénoménales. Il fait construire une tour néogothique baptisée Magdala, une imposante maison de style Renaissance, la villa Bethania, une galerie en arc de cercle à flan de falaise, une orangerie, un parc avec des jeux d’eau … autant de projets estimés à plusieurs dizaines de millions de francs. Une fortune pour l’époque.

L'abbé mène grande vie. Il organise des réceptions, sans se soucier de jeter l'argent par les fenêtres. « Les gens d'ici marchent sur de l'or sans le savoir », se plaisait alors à dire Marie Dénardaud. Les autorités ecclésiastiques de Carcassonne n'apprécieront guère ce mode de vie. Saunière sera même relevé de ses fonctions avant d'être réintégré - de façon surprenante - sur ordre pontifical. Un détail non négligeable : l'abbé a pris soin de mettre tous ses biens au nom de Marie Denardaud . L'abbé Saunière s'éteindra le 22 janvier 1917. Marie Denardaud décèdera le 21 janvier 1953, emportant avec elle le secret de son maître. Toute cette affaire serait peut-être passée inaperçue si plusieurs écrivains français et britanniques n'avaient pas dans les années 60-70 tenter d'élucider le mystère. Partant de là, la réputation des lieux fit le tour du monde et les hypothèses les plus rocambolesques embrouillèrent encore plus les cartes. Pour les plus modérés, l'abbé Saunière aurait tout simplement retrouvé la fortune d'un curé qui au temps de la Révolution française avait caché ses biens. Et ses ressources financières proviendraient essentiellement d'un important trafic de messes. Mais pour d'autres, cette hypothèse peu spectaculaire est irrecevable. L'abbé aurait mis la main sur des pièces d'une valeur inestimable. On évoque alors le tombeau des grands seigneurs de la région, le trésor de Blanche de Castille, l'épée de Charles Martel, le trésor des Cathares ou des Templiers, l'or des Wisigoths, ou encore le Saint Graal. Il aurait pu aussi trouver des documents remettant en cause les principes élémentaires de l'Eglise, comme ceux de la Sainte-Trinité. On va même jusqu'à dire qu'il aurait eu en main la preuve que Jésus avait un frère jumeau ou que le Christ n'était pas mort sur la croix mais qu'il aurait agonisé dans la région, en présence de Marie Madeleine . patronne de Rennes-le-Château. « Je ne vais pas si loin, nous explique Jean-Luc Robin, enfant du pays, qui par ailleurs écrit un livre sur l'abbé. Mais je crois sincèrement qu'il a trouvé quelque chose qui avait une énorme valeur aux yeux de l'Eglise et des grands de ce monde. » Et ils sont donc des milliers à venir avec l'espoir de marcher sur les traces de Saunière. La municipalité a même dû interdire les fouilles tant les adeptes de la pioche, de la pelle, de la poêle à frire et même de la dynamite sont venus perturber la quiétude des lieux, convaincus que l'abbé n'avait pas tout trouvé. Et puis, il y a aussi l'église qui ne cesse d'intriguer. Pour beaucoup, elle détient les clés de l'énigme. On s'interroge sur les options décoratives commandées par Saunière. Du bénitier soutenu par un diable, au dallage, en passant par les statues de Saints, le bas relief de l'autel, l'omniprésence de Marie-Madeleine, le chemin de croix, jusqu'à la courbe des rayons de lumière à travers les vitraux . tout est examiné et interprété de mille façons. «C'est évident, avec cette église, l'abbé a voulu nous dire quelque chose », assure Marius René Choy, qui cherche depuis plus de 30 ans, avec la certitude que Saunière aurait retrouvé la piste du Trésor du Temple de Salomon, dérobé par les Wisigoths. A l'entrée de l'église, une inscription gravée dans la pierre : « Terriblis es locus iste », « Ce lieu est terrible ». De quoi laisser sceptique devant l'allure bien paisible des ruelles de Rennes-le-Château.

     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf / Odessa
Grands Reportages
juillet 2004