Ils ont fait le pari de l'Algérie

Trois mille Français vivent et travaillent à Alger. C’est deux fois plus qu’il y a cinq ans. Attirées par une forte croissance et un regain de stabilité, les entreprises envoient de nouveau des cadres accompagnés de leur famille, malgré les menaces qui planent encore.

Pour éviter les embouteillages cauchemardesques d’Alger, Georges Assemaine a trouvé une solution. La moto. Rien de tel pour se faufiler dans les rues algéroises saturées de trafic, de poussières et de gaz d’échappement. Et pour profiter de l’interminable littoral algérien et des petits ports de la côte. Il y a d’ailleurs amarré son bateau, ramené de France. En Centre-Afrique, au Mali, au Portugal ou encore aux Emirats, Georges a toujours fonctionné de la même manière. "Quand je viens dans un pays, c’est pour y vivre comme je l’entends. Avec respect mais aussi avec plaisir. Et en Algérie, il faut arrêter de dire que l’on ne peut pas vivre normalement. "
Ancien cadre de chez Bouygues, Georges Assemaine, 44 ans, a débarqué à Alger en janvier 2004 avec sa femme, Nathalie, et leurs deux jeunes garçons. Deux ans plus tard, ce cadre à l’allure décontractée et au sourire facile rejoindra le groupe Vinci Constructions. Sur sa nouvelle carte de visite, le titre de directeur administratif et financier. Et sur son bureau, le dossier du métro d’Alger. Dans un bâtiment défraîchi aux allures de caserne des années 70, Vinci regroupe une centaine de salariés dont une vingtaine d’expatriés. En majorité, les collaborateurs de Georges sont algérois. En confiant la mise en service définitive du métro à Vinci, au groupe allemand Siemens et aux espagnols de Caf, les autorités ont enfin décidé de relancer ce chantier vieux de 20 ans. Un chantier bloqué par des années de terrorisme, de blocages politico-administratifs et de détournements de fonds.
L’Etat affirme vouloir sortir le pays de la torpeur des années 90. Rien n’est gagné même si les indicateurs économiques sont au vert. Un taux de croissance de plus de 5%, une faible inflation, une balance commerciale excédentaire dopée par le pétrole et le gaz. Le bilan social est plus catastrophique. Le Smic atteint à peine les 150 euros, le chômage touche 25% de la population active et un Algérien sur trois vit sous le seuil de pauvreté avec moins d’un euro par jour. Autant dire qu’en Algérie, les managers français vivent sur une autre planète.
Comme la plupart des expatriés, Georges ne souhaite pas révéler son salaire. Qui comprend une prime d’indemnité locale (loyer et charges de la maison assumés par son employeur). "C’est un bon salaire, mais ici on bosse dur ". Journées à rallonge : 8 h-19h avec une rapide pause déjeuner, six jours par semaine. Le week-end algérien comprenant le jeudi et le vendredi, ils ne prennent que le vendredi pour ne pas être trop décalés avec la France et travaillent les samedis et dimanches. Dans les banques, les cadres ont encore un autre rythme. Les agences sont fermées le vendredi et le samedi. Toutes les écoles adoptant le week-end algérien, les cadres ne profitent alors de leurs enfants qu’un jour par semaine.
Georges Assemaine et sa famille vivent dans une solide bâtisse d’environ 200 m2 à Dely Ibrahim, un quartier populaire et paisible. A l’intérieur, un décor sobre et feutré où déambule le chat de la maison qui suit la famille depuis le Mali. Sur une table basse, un livre de photographies sur l’Algérie. Georges est un mordu de photos. Et l’Algérie ne le laisse pas indifférent. "Ce pays est victime de sa mauvaise image, explique-t-il, mais je suis persuadé que les choses vont bouger. C’est pour ça que j’avais envie de venir. "
Son épouse partage son optimisme. A tel point que la jeune femme, opticienne de formation, a créé son propre business. Une agence immobilière baptisée Natimmo, dans le quartier résidentiel du Golf, non loin de la Présidence algérienne. Un sacré challenge dans un pays où les femmes ont du mal à se faire une place. Mais entre les turpides administratives et les intimidations des professionnels du secteur, Nathalie ne s’est pas découragée. Ses clients : les grands groupes industriels français en quête de logements pour leurs salariés. Le contexte algérois est porteur avec l’arrivée massive et régulière de nouveaux expats. Même si le consulat français ne dispose pas de statistiques précises, on estime qu’environ 3 000 cadres français vivent désormais à Alger. C’est deux fois plus qu’au début des années 2000.
Preuve d’un certain regain de confiance, depuis deux ans, certaines entreprises françaises n’hésitent plus à envoyer des managers avec femmes et enfants. Une chose impensable il y a encore cinq ans. Ces derniers mois, plusieurs dizaines de familles ont ainsi posé les valises. A tel point que la première école primaire pour petits Français (et autres nationalités) a ouvert ses portes en 2005 dans le quartier résidentiel d’Hydra. Financée par des entreprises privées et reconnue par l’Education Nationale, elle vient compléter une offre scolaire qui se limitait alors au seul lycée français, à quelques cours privés et aux écoles algériennes. La petite école d’Hydra affiche déjà presque complet avec ses 120 bambins. Colorée comme un sucre d’orge, elle n’en est pas moins surveillée comme une banque. L’Algérie n’inquiète plus comme avant, mais les familles restent prudentes.
Si le pays fait de moins en moins peur aux Français, les loyers, en revanche, leur donnent des sueurs froides. Pour une maison de 200 à 300 m2, il faut compter de 5 000 à 10 000 euros par mois. Et à ce prix-là, le tout-à-l’égout n’est pas toujours garanti. Pour des raisons de sécurité, les expatriés préfèrent encore vivre dans les quartiers proches des ambassades. Hydra, le Paradou et Ben Akmoun sont les adresses les plus recherchées. De hauts murs protègent les maisons. Les chaussées sont moins défoncées qu’ailleurs, les trottoirs plus propres, la végétation plus luxuriante, les flics plus attentifs. Les coupures d’eau, si fréquentes dans toute la ville, se font aussi moins rares. Dans certains quartiers, l’Etat sait se donner la peine.
Le climat d’insécurité se faisant moins pesant, de nombreux expatriés se tournent vers d’autres quartiers. A condition que leurs entreprises soient d’accord. Des groupes comme Total astreignent encore leurs cadres à certaines consignes de sécurité. Le patron d’Air France, lui, vit toute l’année dans son "bunker " du Sofitel et se rend à son bureau avec une escorte.
En poste depuis 2005, Didier Dauphin, 47 ans, cadre à la BNP Paribas, est plus libre de ses mouvements. A la fin des années 70, il était déjà venu dans le pays. "C’était le bon temps où l’on pouvait boire un pastis en terrasse ", dit-il en souriant. Aujourd’hui, Didier Dauphin est chargé de développer les relations avec les entreprises françaises et algériennes. Alors que les banques d’Etat ont encore 90% du marché, la Bnp entend faire partie des premiers guichets dans le pays. Dotée d’une vingtaine d’agences dans toute l’Algérie dont 17 à Alger, la Bnp veut doubler sa présence dans les proches années à venir. Avec sa femme et ses deux petites filles, Didier Dauphin vit dans une maison démesurée dans le quartier calme d’El Biar. Près de 450 m2 sur trois niveaux avec de larges pièces aux murs clairs. Son épouse d’origine hongroise avait visité plusieurs maisons. C’est le figuier dans le jardin qui l’a décidé à prendre celle-ci. Avec le recul, elle le regrette un peu. Les commerces sont loin et le secteur un peu triste. A l’image de toute la ville, vous diront les expatriés et surtout leurs épouses : ici, les activités culturelles et les loisirs pour les enfants sont rarissimes. Les grands magasins sont inexistants même si quelques boutiques Célio viennent d’ouvrir. Les deux cinémas du centre servent de refuge aux couples en manque d’intimité. Quant aux bonnes adresses de bars et de restaurants, elles se comptent sur les doigts de la main. Reste la plage. Elle pourrait être superbe, colorée, ensoleillée, mais la pollution g‚che tout.
Les Dauphin ne veulent pas s’arrêter à ce tableau un peu terne. "Je suis venu ici car le travail me semblait très intéressant, dit-il. Mais nous sommes aussi là pour découvrir le pays ". Parmi leurs dernières escapades touristiques, les ruines romaines de Tipasa ou encore, bien plus au sud, l’oasis de Timimoun en plein Sahara. Le vendredi, la famille aime aussi se rendre dans la forêt de Béchaoui, à une petite demi-heure à l’ouest d’Alger. Le jardin des Algérois, la cour de récréation des expatriés. On vient y faire son footing, sa gym en plein air, monter à cheval, manger une barbe à papa, taper dans un ballon, le tout sous la fraîcheur des grands arbres, avant d’aller rejoindre l’un des restaurants à bon marché du petit port de la Madrague à quelques kilomètres de là.
Depuis décembre dernier, le ciel de la forêt s’est pourtant assombri. A deux pas, devant l’hôtel Sheraton, dans un secteur dit sécurisé, des hommes armés ont mitraillé un bus transportant des ingénieurs étrangers. On soupçonne fortement le GSPC, groupe salafiste pour la prédication et le combat, proche d’Al-Qaïda. Le même groupe qui en janvier dernier a appelé le "peuple algérien musulman " à "combattre les ressortissants de France " …
Mais en Algérie, il faut plus que ça pour inquiéter les esprits. Il est onze heures du matin. En direction de Bab El Oued, les rues de la Casbah sont surpeuplées. Vivantes et bruyantes. On se bouscule entre les étals de fruits et de légumes. Ici et là, des téléphones portables au kilo, de faux maillots de l’OM, le DVD du tout dernier James Bond pour seulement 3 euros ou encore le meilleur du raï, de Madonna ou de Natasha St Pier pour juste un euro. Philippe Cartallier, 45 ans, célibataire, jeune directeur de projet Orange détaché depuis quelques mois auprès de l’opérateur algérien Mobilis, aime traîner dans le quartier. Au point de vous en faire découvrir les secrets. Comme la porte à peine visible d’un ancien hammam perdu dans un dédale d’escaliers. " Beaucoup d’expats ont encore des réticences à s’aventurer dans le centre ville. Certes, il faut être prudent, mais avouez que c’est un régal."
A la terrasse d’un café sur la Place de la Bourse - là où se côtoient des vieux, des gamins qui dealent des euros, des mendiants, des mamans et des bébés écrasés par les drames de la vie – Philippe Cartallier explique qu’il a choisi la carte de l’intégration. Il apprend l’arabe. Il visite la ville. Il se fait des amis. Et surtout, il cherche à respecter les méthodes de travail des Algériens, "avec optimisme, humilité et empathie ". Philippe n’a eu aucun mal à s’adapter à ses nouvelles conditions de travail. A deux pas de l’Ambassade de France, dans son bureau décoré d’affiches d’Orange et de Mobilis et entouré de collègues algérois, Philippe aime souligner qu’il se sent parfaitement à l’aise. "Franchement, nos journées de travail ne sont pas très différentes de celles en France. Les Algériens sont très motivés. Ils sont surtout en quête de transfert de compétences. Si le pays assure sa stabilité politique et contient ses extrêmes, vous verrez qu’il ira loin. "

     
   
Texte : Claude Faber
Photos : Ulrich Lebeuf / Myop
Courrier Cadre - mars 2007