Marcel, facteur des cimes

Marcel, le facteur des montagnes

Dans la vallée d’Ustou, personne n’imagine la vie sans facteur. Avec ou sans courrier, sa visite quotidienne reste le dernier vestige d’une vie sociale bien appauvrie.

“ Si on nous l’enlève, il ne nous reste plus rien. Nous finirons paumés au fond de notre vallée, comme de pauvres déshérités. ” Le vieux paysan ne plaisante pas. Derrière son solide accent, la voix laisse filer quelques bribes d’émotion. Les mains, elles, s’émeuvent encore plus. Les doigts se crispent, s’agrippent au maigre courrier du matin. Comme s’il fallait retenir dans le pli de l’enveloppe, tout l’espoir de ne jamais connaître pareil cauchemar. Cet homme du pays a tout simplement peur de ne plus jamais voir son facteur. “ C’est notre seule visite quotidienne et puis notre Marcel, on se l’aime bien ”.
Un seul passage de la petite voiture jaune du facteur Marcel Barès - depuis un an, un 4X4 pour se faufiler dans le relief - et c’est toute la vallée d’Ustou qui se sent rassurée. Un léger retard, un petit pépin inattendu ou encore une journée de repos, et l’on s’inquiète réellement. “ Alors je les tiens au courant de mon emploi du temps parce que sinon ils se font du mauvais sang. Et quand un collègue va pour me remplacer, ils ont peur que cela ne soit pas pareil. ”
Sur ses terres, Marcel Barès - la quarantaine, la voix posée et le rire facile - est bien plus qu’un facteur. Les sociologues diraient de lui qu’il remplit une importante fonction de lien sociale. Pour les gens du cru, il est tout simplement le fidèle, le confident, celui qui connaît mieux que quiconque l’intimité de cette calme vallée de l’Ariège. Ici, le facteur reste l’un des meilleurs antidotes contre la solitude. “ J’en connais même qui reste abonné à La Dépêche, nous avoue l’employé de la poste, rien que pour être certain d’avoir de la visite. ”
Depuis plus de trois ans, Marcel distribue le courrier à quelque cent quatre-vingts foyers entre Seix et Guzet-Neige, en bifurquant par Saint-Lizier, Estillon et Ossèse. Une belle balade de près de cinq heures, avec des journées un peu rallongées en période estivale ou en plein hiver quand la station de ski bat son plein. Parti chaque matin sur le coup de 9 heures, il ne prend même pas le temps de s’arrêter déjeuner. À l’occasion, un rapide casse-croûte sans lâcher le volant. “ Je connais bien mes clients. Je sais qu’ils n’aiment pas trop attendre. ” En bon défenseur du service public, Marcel ne veut pas décevoir ceux qui l’estiment faire partie des siens.
Beaucoup ont connu ou connaissent encore ses parents. De purs produits du pays. Même s’ils l’ont quitté dans les années cinquante pour tenter leur chance aux Etats-Unis comme certains de leurs aînés tentés par les métiers de la restauration. Et c’est là-bas, bien loin des sommets de l’Ariège, aux pieds des tours de New York, que Marcel verra le jour et passera toute son enfance. Chaque été, il délaissera la verdure de Central Park pour venir goûter aux racines familiales, avant de traverser l’Atlantique, une bonne fois pour toute, en 1976. “ A mon installation en France, j’étais déboussolé. Il y avait un tel décalage entre les deux pays. Même la campagne de l’Etat de New York était plus moderne que celle d’ici. ” Marcel, de nationalité franco-américaine, a laissé un peu de lui là-bas. Les attentats du 11 septembre dernier l’ont certainement touché plus que quiconque dans la vallée. Mais il préfère ne pas évoquer le sujet. L’homme ne veut pas commenter “ cette histoire de fous ”. Il ne livre à l’occasion qu’un seul souvenir, celui quand il regardait avec ses yeux d’enfant se construire les Twin Towers.

Au beau milieu de sa tournée, Marcel aime couper le contact, se dégourdir les jambes en remplissant quelques boîtes aux lettres et prendre le temps, à peine quelques petites minutes, d’admirer ce paysage vallonné peu à peu déserté. “ Je ne me lasse pas de cette vue mais la marque de l’homme se fait de plus en plus rare ”, regrette-t-il devant la ferme d’un vieux paysan qu’il croise tous les jours et qui domine la petite vallée où se recroqueville Estillon. “ La nature regagne du terrain. Il y a de moins de moins de monde dans ces coins. ”
Ceux qui restent, Marcel les bichonne. Comme la plupart de ses collègues, il devient souvent guichetier ambulant : il porte l’argent liquide, vend quelques timbres, représente le recommandé de la veille … Et puis, entre deux lettres et deux colis, il n’hésite pas à “ dépanner ” comme il le dit “ ceux pour qui la vie n’est pas toujours facile”. Une ordonnance à déposer à la pharmacie, des médicaments à remonter le lendemain, un bidon de lait à déposer au village d’à côté, une lettre administrative à rédiger… Marcel ne sait pas refuser. Les jours où il distribue les prospectus publicitaires, il double même la ration de certains. C’est le seul papier qu’ils trouvent pour le feu. “ J’ai une collègue qui monte le pain deux fois par semaine. Moi, je trouve ça normal. Si on se mettait à tracer comme les collègues dans les villes, les gens en seraient malheureux. ”
Et la confiance ne serait certainement plus là. Marcel fait souvent comme chez lui. Combien de fois frappe-t-il à peine à la porte avant de déposer le courrier sur la table de la cuisine ? Certains, en leur absence, lui indiquent où sont cachées les clés de la maison. Pour beaucoup, Marcel est un ami. “ A force de les côtoyer, je connais même par cœur leur numéro de CCP ”. Jean et Marie, un petit couple d’octogénaires, font certainement partie des plus proches. Chaque matin - sans exception - ils l’accueillent dans leur petite cuisine, sombre mais chaleureuse. Le temps d’une brève discussion ou d’un café fort autour du feu, aux saisons froides. “ Il nous donne des nouvelles du pays et des gens ”, avoue avec affection la petite dame. “ Et puis, il est tellement gentil. Il ne nous impose pas d’installer une boîte à lettres à l’entrée du chemin. Ce serait plus simple pour lui mais il ne serait plus obligé de venir jusqu’à la maison. ” Marcel n’en fait la demande qu’aux tout nouveaux arrivants. Aux anciens, il refuse pareille punition. “ J’aurais trop l’impression de les couper du monde. ”
Même si Marcel se prend à rêver quelquefois d’une promotion, notre facteur s’imagine mal renoncer à sa tournée. Lui qui se félicite de ne croiser “ aucun chien méchant ” et d’avoir connu l’an dernier, sur son parcours, “ pas moins de six naissances ”. Marcel se sent utile. Et concerné plus que jamais par la vie de ses clients. Des volets fermés plusieurs jours de suite, sans en connaître la raison, et le postier fait de suite son enquête auprès des voisins. “ Vous savez, un jour, j’ai retrouvé une dame morte. Si j’étais passé plutôt, peut-être que … ” Marcel sait aussi qu’il pourrait se limiter à distribuer “ simplement ” le courrier. Comme les facteurs de New York, se rappelle-t-il, qui gavaient à la chaîne, des milliers de boîtes aux lettres, plus anonymes les unes que les autres. Mais la vallée de l’Ustou n’a rien de Manhattan. Ici, le facteur, c’est sacré. “ Vous vous voulez que je vous dise, quand je ne leur dépose rien et que je m’arrête chez le voisin, ils en sont presque jaloux. ”

     
Texte : Claude Faber
Photographies : Christian Bellavia
Pyrénées Magazine
janvier-février 2002