Marcel, facteur des cimes
   
 

Entre espoir et desespoir, elles aiment l'Algérie

“ Je me demande parfois si la femme a encore un statut.”

Sonia Areski, 24 ans, ne quittera jamais l’Algérie. “ Ma place est ici et je ne m’imagine pas ailleurs ”. Contrairement à la majorité des jeunes filles de son âge, cette belle étudiante en médecine ne rêve pas d’un ailleurs plus facile. Elle envisage seulement de quitter Tizi Ouzou, sa ville natale, le temps de faire sa spécialité. “ J’irai peut-être à Alger. J’ai tout de même envie de vivre ailleurs qu’à Tizi. Ici, la vie n’est pas toujours évidente. ” Sonia partage un petit appartement - sobre mais coquet - avec ses parents et ses frères, dans le quartier commerçant de la ville. Aujourd’hui, la famille vit plus sereinement. Au plus fort de la période des attentats, le père de Sonia - l’actuel président des parents d’élèves de la ville - fut menacé de mort par les Islamistes. Tant d’amis dans la même situation n’en réchapperont pas. La famille de Sonia vivra de longues années d’angoisse. Désormais, le danger semble écarté mais la prudence est toujours de mise. A la nuit tombée, le père recommande à ses enfants de ne jamais s’aventurer dans les rues incertaines de la ville. “ J’ai l’impression d’être souvent bloquée chez moi. Pourtant j’ai la chance de vivre dans une famille à l’esprit moderne et ouvert. Je ne connais pas les contraintes de toutes ces filles qui n’ont pratiquement aucune liberté, même au sein de la propre famille. ” Le poids de la religion, le qu’en dira-t-on, le dictat familial, le conservatisme des hommes, la pression des grands frères … Sonia sait combien la vie de certaines peut devenir irrespirable. “ Je me demande parfois si la femme a encore un statut dans notre pays. ” En choisissant médecine, Sonia n’a pas pour autant intégré un milieu plus confortable. Les médecins acceptent mal la présence de leurs collègues féminines, par ailleurs de plus en plus nombreuses. “ Quoi qu’elle fasse, une femme a toujours du mal à se faire accepter. Hélas, c’est une caractéristique de notre société. Vous savez, l’autre jour en prenant le bus, j’ai entendu deux types qui reprochaient aux femmes de ne pas rester chez elles pour laisser la place aux hommes dans les transports publics. Le plus grave, c’est qu’ils le pensaient. ” Sonia ne se décourage pas pour autant. Son sourire lumineux s’accompagne toujours d’un regard déterminé. Elle ne lâchera pas prise. Elle se concentre sur ses études, soigne une équipe de hand-ball, fréquente de temps en temps les cyber cafés - “ une aubaine pour les jeunes, les loisirs et les lieux de rencontres sont devenus si rares ” - et avoue discrètement entretenir l’espoir de fonder une famille. “ Je le répète, je préfère le faire ici et pas ailleurs. Et puis je tiens à prouver à mes enfants que la vie peut être différente de ce que veulent nous imposer les esprits les plus bornés.”

“ Si j’avais l’âge, je serais révoltée”

Elle ne quitte jamais son lit. Elle reste allongée dans le silence d’une chambre aux murs blancs, entourée de quelques photos jaunies. Djouher Chouarki, née le 3 décembre 1913 dans un village de Kabylie, n’est pas franchement malade. Et son décor quotidien n’est pas franchement triste. Mais la vie et son cortège de chagrins lui ont coupé les jambes. La force et l’envie ont semble-t-il déserté son corps. Depuis la mort récente de son mari -emporté par la maladie -et depuis l’assassinat de son fils - un enseignant communiste abattu dans une rue d’Alger, par les Islamistes - cette dame au regard de gamine ne semble plus vraiment comprendre l’Algérie de ses petits-enfants. “ Je suis très inquiète et pessimiste. Quand je vois tout ce qui se passe dans mon pays. Mais comment les choses pourraient-elle s’arranger ? Certains jours, j’en arrive presque à penser avec une certaine nostalgie aux années de l’Algérie Française. Vous vous rendez compte de ce que je dis… Pourtant, je l’ai voulu le départ des Français et j’étais heureuse de notre victoire. Mais aujourd’hui, j’ai peur ... ” Djouher - la perle en kabyle - aime se souvenir de ses jeunes années. Fille d’un instituteur, elle eut la chance d’être scolarisée. Elle habitait même à l’école. “ Dans le confort ”, avoue-t-elle comme en s’excusant. “ Bien entendu, nous vivions dans un beau pays, au milieu des cerisiers, des fleurs et des vignobles, mais la vie restait dure sur ces terres. ” Mariée à dix-huit ans, elle mettra au monde quinze enfants. Elle en perdra six dont une petite fille à l’âge de cinq ans et demi. “ Emportée par le choléra ”. Aujourd’hui, elle vit entourée par deux de ses filles et quelques parents. Depuis l’assassinat du fils, comme pour beaucoup de familles frappées par le terrorisme, les différentes générations se sont regroupées dans le même appartement ou sur le même palier. Question de sécurité et de soutien mutuel. “Mes filles ne me laissent jamais seule. Vous savez, en plus d’avoir du cœur, elles ont une véritable conscience politique. Ce sont de vraies militantes. Des femmes fortes. Elles ont raison de se battre. Si j’avais leur âge, je serais tout autant révoltée. Mais il ne faut pas m’en vouloir si je suis quelque peu désespérée.” Par la fenêtre de sa chambre, Djouher Chouarki peut passer des heures à scruter le ciel vide d’Alger. Sans apercevoir la moindre parcelle d’un horizon bien lointain.

“ Nous n’avons pas le droit d’être fatiguées ”.

A quoi bon faire un enfant ? Kamira Nait-Sid mesure bien la gravité de son raisonnement mais rien n’y fait. Elle n’en voit pas l’intérêt. “ Dans ce contexte, comment avoir envie de fonder une famille ? En Algérie, faire un enfant, c’est donner la vie à une future victime.*” Quant au mariage, inutile de l’évoquer, même en substance. Pour cette jeune femme de 33 ans, actuellement au chômage et vivant dans l’ancien quartier français de Tizi Ouzou, l’état d’esprit ambiant interdit tout projet de vie conjugal. “ Nous vivons dans une société conservatrice, rétrograde, intolérante. Et quand vous êtes femme, vous n’êtes même pas reconnue. Ici, on considère que les femmes ne pensent pas. Alors, que feriez-vous à notre place ? Le pire, c’est que nous n’avons même pas le droit d’être fatiguée. Nous devons nous battre sans relâche. ” Parfois “ découragée ”, souvent “ blessée ”, Kamira n’en demeure pas moins mobilisée. Avec quelques amis - qui partagent la même amertume mais la même détermination - Kamira a fondé le Collectif des femmes du printemps noir, un rassemblement de jeunes femmes kabyles qui tentent de faire entendre leur voix, dans le vaste mouvement des Arouchs. “ Même avec les militants des Arouchs, ce n’est pas facile. Le mouvement n’a même pas inscrit dans ses revendications l’abrogation du code de la famille. Et pourtant, si eux ne le réclament pas, qui le fera ? Même si dans le pays, la condition de la femme a connu quelques avancées, il n’en reste pas moins vrai que les femmes n’imposent leurs idées que dans leurs foyers. Dans les débats publics, les hommes refusent toujours de nous accorder la parole. ” Et combien de fois de pauvres types - islamistes ou non - sont venus sous sa fenêtre, lui reprocher son militantisme, l’insulter ou encore la provoquer. Par prudence, Kamira préfère désormais garder les volets clos de son appartement, au rez-de-chaussée d’une vieille bâtisse. “ Les hommes oublient souvent ce qu’ils doivent aux femmes Berbères. Nos mères et nos grands-mères ont toujours joué un rôle essentiel dans la société. Nous, nous ne baisserons pas les bras. Et puisqu’il le faut, nous resterons rebelles. ” Rien n’empêchera donc Kamira de militer et de manifester au grand jour. Au risque de se faire tabasser par la police comme le jour d’une grande marche sur Alger. Vêtue de noir, le portrait de Matoub Lounès rivé au corps, ce jour-là, Kamira ne fit que son “ devoir de femme Algérienne. ”

* Il faut noter qu’en 1985, le nombre d’enfants par femme était un peu plus de 6. Il est aujourd’hui à 2,5. Dans les grandes villes du Nord comme Alger et Oran, le nombre d’enfants est même tombé à 1.

“ J’ai juste envie de découvrir d’autres horizons ”

La famille paternelle d’Amel Bensalma est croyante et très pratiquante. Pour ne pas dire intégriste. Et pourtant, son père, un chef d’entreprise dans le bâtiment, est laïc. “ Cela crée quelques tensions dans la famille. Mes grands-parents vivent de façon stricte. Ils n’écoutent jamais de musique, ne regardent jamais de films, n’allument la télévision que pour suivre les informations. Mon père n’a rien de commun avec eux. Tant mieux … ” Et la vie d’Amel s’en ressent. Agée de 22 ans, étudiante Algéroise en biologie - elle se demande toutefois si elle ne va pas se former au journalisme -, Amel se dit “ émancipée ”. Ses parents l’ont même laissée voyager à l’étranger en compagnie de son petit ami, un jeune étudiant de 23 ans, lui-même issu d’une famille militante et laïque. “ Je sais que j’ai de la chance. Je vois bien comment vivent les autres jeunes filles. Je sais que c’est difficile, même si je pense que, dans mon entourage, certaines ne cherchent pas assez à s’imposer. ” Amel incarne cette jeunesse qui veut y croire. Cette jeunesse qui veut se convaincre que “ la crise ” n’est pas irrévocable. “ Je me dis que cela ne peut pas durer. Le pays mérite tellement mieux. ” Pleine d’espoir, Amel n’en demeure pas moins réaliste. La peur de l’attentat intégriste est toujours en elle. Il y a aussi la crainte de sortir le soir, de fréquenter des lieux peu sûrs et puis surtout, cette appréhension propre aux jeunes algériennes : fonder une famille. “ Je préfère ne pas y penser. Je ne souhaite pas voir mes enfants vivre dans cette situation. En l’état actuel, envisager de faire des enfants ne me semble pas recommandable. ” Amel envisage de partir. Non pas de s’exiler. Elle a juste envie de “ découvrir d’autres horizons ”, de s’en nourrir et de revenir en Algérie. D’ailleurs, elle envisage de suivre son ami qui attend son visa pour le Canada. Avant même d’en demander l’autorisation à ses parents, elle connaît leur réponse. “ Ils me laisseront partir parce qu’ils savent que je reviendrai. ”

“ Les hommes n’accepteraient pas de se faire coiffer au même endroit que des femmes ”

La vitrine de “ Fleur de lys ” ne paie pas de mine. Et l’intérieur du salon de coiffure se veut plutôt sobre : juste ce qu’il faut de bacs à shampoing, quelques produits exposés, deux ou trois photos de modèles punaisées sur des murs verdâtres … un décor presque tristounet s’il n’y avait les rires étincellants des trois employées de Farida Belkaïd, la patronne des lieux. Cette jeune femme d’à peine quarante ans, maman de trois petites filles, mariée à un professeur de gymnastique jadis menacé de mort par les islamistes, a ouvert ce salon pour dames au printemps 2002, dans un quartier tranquille de Tizi Ouzou. “ Ici, c’est calme mais les clientes commencent à connaître les lieux ”. Farida sait que la concurrence est rude à Tizi comme dans toutes les villes algériennes où l’on trouve des myriades de salons de coiffure. Mais elle mise sur une forte demande. “ En période de fête, les femmes fréquentent beaucoup les salons. Et tout au long de l’année, les plus jeunes veulent prendre soin d’elles. Elles nous demandent beaucoup de coupes occidentales. ” Farida n’a pas encore la confirmation que son pari commercial réussira. La solution serait-elle d’ouvrir un salon mixte ? “ A Alger, ça serait possible. Mais ici, les hommes n’accepteraient jamais de venir se faire coiffer au même endroit que des femmes. ”

Le Code de la famille proclame l’infériorité de la femme

En Algérie, la femme n’est certainement pas l’égale de l’homme. Malgré une constitution algérienne qui mentionne noir sur blanc le principe de l’égalité des sexes et qui récuse toute discrimination fondée sur l’appartenance au sexe féminin, dans la pratique, la condition de la femme relève souvent d’un autre âge. Certes, d’indéniables progrès ont été enregistrés ces dernières années. De nombreuses Algériennes se félicitent encore de la nomination de cinq femmes au gouvernement de Benflis, les premières à accéder à ces fonctions depuis l’Indépendance. Il existe désormais un ministère de la famille et de la condition féminine, avec à sa tête, Boutheina Cherie, l’une des fondatrices des premiers collectifs de femmes en Algérie.
Mais dans ce pays pétri de contradictions - une jeune fille en jean peut s’avérer plus conservatrice qu’une autre voilée - la “ victoire ” d’une minorité ne peut faire oublier le drame du plus grand nombre. Les femmes algériennes vivent sous le joug du Code de la famille, soumis à la loi coranique et promulgué en 1984. Ce texte archaïque officialise tout simplement “ l’infériorité ” de la femme et renie le principe même d’égalité des sexes. Le code empêche les femmes de jouir des droits civiques et économiques les plus élémentaires. Il légalise entre autres, la polygamie, la répudiation unilatérale du fait du mari, le devoir d’obéissance de l’épouse envers l’époux, l’inégalité des sexes devant l’héritage, l’impossibilité pour une femme en cas de divorce de disposer du domicile conjugal, etc. Le code fait aussi des Algériennes, des mineures à vie. De nombreuses associations et plusieurs partis politiques réclament la suppression de ce Code infamant. Mais l’Etat ne semble pas décidé à contrarier les esprits intégristes. Les déclarations publiques du président Bouteflika en juillet 2001, reprochant aux Algériennes de choquer l’opinion par leur comportement (comme fumer en public, par exemple) ne donne pas grand espoir.

Les victimes d’une violence inouïe

De nombreuses associations humanitaires et de défense des droits de l’homme s’inquiètent de l’extrême gravité de certains actes misogynes, souvent encouragés par des discours plus ou moins officiels. Lors de certaines allocutions publiques, des imams n’ont pas hésité pas à accuser les femmes vivant seules de se livrer à “ la débauche ”. Ils ont évoqué “ ces femmes de mauvaise vie ” qui par leur travail “ voleraient ” celui des hommes. Les derniers événements misogynes les plus effrayants remontent à juillet 2001. A Hassi Messaoud, une ville pétrolière saharienne, environ trois cents hommes de 15 à 30 ans ont pris d’assaut les logements occupés par des femmes seules, employées généralement comme femmes de ménage. En pleine nuit, les malheureuses ont été victimes de la pire des barbaries (tabassages sadiques, viols collectifs, actes de tortures). Seule une trentaine d’assaillants ont été arrêtés. Après une enquête souvent scandaleuse - un médecin légiste officiel a même affirmé que les victimes “ n’avaient rien ” - et malgré les pressions exercées sur certaines plaignantes, le procès s’est tenu en juin 2002. Les peines prononcées furent dérisoires (de 5 mois à 3 ans de prison). Dix prévenus ont même été relaxés. Sans commentaire.

       
     
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf / Odessa
Histoire et patrimoine
Algérie
janvier 2003