Foot, le miroir de la société

A croire qu’il est impensable d’être Algérien et de ne pas aimer le football. D’ailleurs, comment pourrait-on imaginer l’Algérie sans ballon rond dans les pieds ? Mais il s’agit bien plus que du sport national. Le monde du football algérien porte toutes les marques de la société algérienne. Mêmes faiblesses et mêmes talents. Mêmes espoirs et même gâchis.

Devant les piètres résultats et les tumultes internes de son équipe favorite, Belkacem Elimam n’est pas d’humeur joyeuse. Cet ancien fellaga de 65 ans qui connaît l’histoire du football d’Oran sur le bout des doigts n’apprécie guère le début de saison catastrophique du Mouloudia, le club phare de la ville. Et pour ce monsieur à fière allure, quand tout va mal sur le terrain, tout va très mal autour de lui. Au point de déclarer sur un ton grave et solennel, alors que nous le rencontrons en plein carême, « Voyez-vous cher Monsieur, à cause des problèmes du club, nous passons un très mauvais ramadan. Mais vraiment très mauvais ! » Et M. Elimam ne plaisante pas. Car pour lui, comme pour beaucoup d’Algériens - pour ne pas dire la très grande majorité des hommes - le foot est indissociable de sa vie.
Présenter le football en Algérie comme le sport national par excellence relève de l’euphé-misme. Pour l’ensemble de la société, il s’agit bien plus que d’un sport. « Fouillez dans les clubs, rencontrez des supporters, allez discuter dans les cafés, traînez dans la rue, nous conseille un éducateur sportif d’Oran, et vous verrez qu’il s’agit d’un véritable phénomène de société où tout se mêle au sport : le culturel, l’économique, le politique, le religieux, les histoires de famille, le rationnel et l’irrationnel. Le foot fait partie de notre patrimoine commun à tous. Alors faîtes gaffe à ce que vous allez dire ! »
Merci pour le conseil car de toute évidence, ici peut-être plus qu’en Europe, le foot peut devenir un sujet explosif. L’exemple le plus évident nous vient de la Kabylie où il vaut mieux prendre des gants pour évoquer la prestigieuse JSK (Jeunesse sportive de Kabylie). Les jeunes kabyles idolâtrent sans concession leur club, véritable Manchester maghrébin par l’ampleur et le prestige de son palmarès. Et dans les succès de leur équipe, les supporters voient bien plus que de simples performances sportives. Chaque victoire est celle de la Kabylie toute entière, de son identité culturelle, de ses combats politiques et de ses revendications sociétales. D’ailleurs, certains supporters nous ont même avoué, un soir de match de Coupe d’Afrique, dans un bar de Tizi-Ouzou gonflé comme un ballon, « faire mille fois plus confiance à la JSK qu’aux arouchs », le mouvement citoyen kabyle qui défend pourtant les intérêts de la société algérienne. Ce sont ces mêmes supporters qui se sont surnommés, non sans fierté, les Imazighen, les Hommes libres. Comme si le foot leur rendait ou leur donnait cette liberté tant convoitée dans tout le pays. Dans cette même logique mais toute proportion gardée, on ne peut s’empêcher alors de penser à l’étonnante équipe du FLN qui défendait les couleurs d’une Algérie libre de 1958 à 1962. De nombreux joueurs algériens avaient alors formé clandestinement une équipe qui s’entraînait en Tunisie et qui se produisait dans les pays du bloc soviétique et chez tous ceux qui avaient reconnu le gouvernement provisoire algérien. A leur façon, ballon au pied, les joueurs devenaient ainsi les premiers ambassadeurs d’une Algérie décolonisée. « De tout temps, le football a toujours été ancré dans la société algérienne, explique Yazid Ouahib, l’un des journalistes sportifs algériens les plus reconnus. La meilleure preuve vient des années 90. Malgré les attentats et les massacres, le championnat ne s’est jamais arrêté. Certes, il y a eu des présidents de club assassinés. Et même si les terroristes fustigeaient les hommes qui osaient se mettre en short, ils ne sont jamais attaqués à un stade ou aux supporters.»

Un foot malade à l’image de la société

« Aujourd’hui, le foot a bien du mal à défendre les couleurs du pays », regrette Lahouari Adjal, journaliste au Quotidien d’Oran. Au désespoir de tout un peuple, le football algérien se porte plutôt mal. Lors de la Coupe du Monde de football de 1982 - année de la célèbre victoire de l’Algérie aux dépens de l’Allemagne - l’équipe nationale était alors classée au 26ème rang mondial. Aujourd’hui, elle n’est plus que 61ème et ne figure même plus dans les dix premiers pays africains. Le niveau des clubs, qui drainent toujours des centaines de milliers de spectateurs dans les stades, a lui aussi considérablement baissé (mis à part bien évidemment la JSK qui a emporté en juin 2003 la Coupe d’Afrique des clubs). Quant aux grands joueurs algériens, ils sont de plus en plus rares ou du moins, ils ont de plus en plus de mal à faire valoir leurs talents sur un marché mondial qui ne s’intéresse plus vraiment à l’Algérie. Les raisons d’un tel gâchis sont pourtant faciles à repérer : manque de moyens financiers et de sponsors (lire par ailleurs), gestion catastrophique des clubs, déliquescence des infrastructures, luttes de pouvoir, détournements de fonds, corruption, démotivation et indiscipline des joueurs … le fiasco est total. Mais c’est aussi l’absence de centres de formation qui affligent tous les observateurs. Contrairement à certains pays d’Afrique noire, l’Algérie ne prépare pas la relève négligeant ses jeunes talents. « Cela commence même dans la rue, ajoute Yazid Ouahib. Avant les gamins pouvaient jouer sur les terrains vagues qui aujourd’hui n’existent plus pour des raisons immobilières. Le problème, c’est que rien a été prévu pour les remplacer. » Devient-il utile de préciser que la fédération nationale de football fait l’objet de toutes les critiques ? On lui reproche - comme aux plus hautes sphères du pouvoir - de ne soigner que ses propres intérêts et de laisser dépérir un patrimoine national. «Notre football est à l’image de la société, en conclut Salah, un jeune étudiant algérois. Il va mal, il est délaissé et nos décideurs s’en foutent. Et quand ils s’y intéressent, ce n’est que pour l’instrumentaliser. Ils croient pouvoir se mettre dans la poche les dirigeants et ainsi acheter les voix des supporters. » Dernier exemple en date, l’affaire du Mouloudia d’Oran - club entraîné par le français Hervé Revelli (lire par ailleurs) - dont l’aspect rocambolesque marquera certainement les annales du football mondial. Sur fond d’affaires financières plus ou moins douteuses et de tensions politiques entre les partisans du président Bouteflika et ceux de son adversaire direct, Ali Benflis, deux clans se disputent ouvertement le pouvoir du club. Au point d’en arriver à une situation tragi-comique : le jeudi 9 octobre 2003, journée de championnat, deux équipes du Mouloudia se sont présentées sur le terrain, menées chacune par leur propre entraîneur et leur propre Président. Du jamais vu dans Télé foot. Devant une telle situation, le Mouloudia - le vrai - a perdu le match sur tapis vert. En attendant de trouver une solution, les autorités ont nommé un « comité directoire » pour reprendre la gestion du club qui complètement désorienté enchaîne les contre-performances. De quoi écœurer les supporters les plus acharnés qui pour autant ne désertent pas les tribunes. « Vous savez en Algérie, on a que le foot, explique un fidèle du ballon rond. Alors si on ne s’y intéresse plus, il ne nous restera plus rien. »

La jeunesse mise tout sur le foot

A croire que rien ne pourra donc ébranler la foi des Algériens. Les innombrables posters dans toutes les boutiques du pays, les fanions accrochés aux rétroviseurs de tous - presque tous - les taxis algériens, les milliers de graffitis sur les façades à la gloire des clubs, les indémodables maillots du Real, de l’OM ou encore d’Arsenal que tous les gamins s’arrachent, les minuscules salles de jeux connectées en permanence aux Playstation, jusqu’aux épaves de baby-foot que les minots continuent à secouer dans les cours d’immeuble … tout indique dans les moindres recoins de la société que le football reste bien indétronable. Et ce n’est pas Hamou Belaskasri, marchand de journaux de 70 ans, dans les rues d’Oran, qui nous contredira. Depuis plus de 30 ans, ce papy tout sourire organise en échange de quelques cotisations, des sorties de supporters « sans slogan anti-sportif et juste pour l’amour du jeu ». Ni les frères Chekkali - Hamid, Hadj et Toufik - trio magique de coiffeurs, plus proche des techniques d’Eugène Saccomano que de Jean-Louis David. Dans le quartier oranais de Maraval, leur minuscule salon de coiffure est le fief de tous les fans de l’ASMO (Association Sportive Médina d’Oran), de l’OM et du Barça. Ici on ne vient pas seulement se faire coiffer. On vient « refaire le match » et tous les matches de la terre entière. Et ce n’est pas non plus Nassim et Rachid, gamins des rues d’Alger croisés parmi tant d’autres, qui oseront nous apporter la contradiction, eux qui ont dégoté un vieux baby et qui louent 10 dinars les 5 boules. Histoire de gagner une misère sur le dos de 22 figurines condamnées au garde à vous. « Il s’agit d’une passion inégalable et inégalée », explique Mecheri Sofiane qui entraîne des dizaines de gamins sur la pelouse synthétique du stade Benhadad dans le quartier d’Alger qui vit la naissance du FIS en 1988. « Les vieux adorent le foot mais ce sont les jeunes qui misent le plus sur lui, continue-t-il. Ils rêvent de devenir joueur pour faire fortune et quitter le pays. Et quand ils ne jouent pas, leur seule distraction, c’est d’aller au stade. Pour eux, c’est un défouloir. C’est le seul endroit où ils ont le droit de se rassembler sans être emmerdés par la police et où ils ont le droit de hurler, de crier leur raz le bol, d’insulter le Président, ses ministres et cette vie qui ne mène à rien. »
Le défoulement rime trop souvent - hélas - avec débordement. La violence dans les stades fait des ravages. Joueurs et supporters sont souvent victimes de jets de pierres, de couteaux, de portables, de pièces de monnaie ou tout autre objet susceptible de bien « voler » et de faire suffisamment mal. Quant aux bagarres dans les tribunes, elles sont devenues quasi systématiques, quel que soit l’enjeu du match. L’absence générale de clubs de supporters ne contribue certainement pas à calmer le jeu. « C’est le raz le bol de la rue qui s’exprime dans les stades, explique Ali un jeune journaliste au Buteur, un hebdomadaire algérois. Et aujourd’hui personne ne peut canaliser la fougue des jeunes. »
Le solide Kada Chafi se dit beaucoup plus optimiste. A la tête son association La Radieuse, cet animateur sportif, aussi solide que rusé, entend bien prouver les vertus sociales et salvatrices du football. Dans les quartiers populaires d’Oran, Kada organise des tournois, incite les jeunes à venir taper dans le ballon « plutôt que de se droguer, de voler ou de faire n’importe quoi », comme il aime le préciser, si possible en vous hurlant dessus. Et c’est non sans fierté, qu’il présente son « collègue » Halim, un repris de justice, « en partie sauvé par le foot » ou encore qu’il invite ses visiteurs à venir assister aux séances d’entraînement de dizaines de petits clubs de quartier, dans l’enceinte du stade Hadefi Miloud, surnommé avec humour le stade Wembley. « Ce ne sont que des gamins défavorisés. Nous, on leur propose quelque chose contrairement aux partis politiques. Ces minots n’imaginent pas l’avenir sans foot. Et souvent, les parents n’ont pas les moyens de leur proposer autre chose. » Le petit Mohamed, âgé de neuf ans, est l’un d’entre eux. Comme tous ses potes, il ne rêve que des exploits de Zidane, des buts de Thierry Henry et des exploits du Real de Madrid. Il aurait pu pourtant devenir boxeur comme son père, un ex-champion d’Afrique et un ancien champion du monde militaire, aujourd’hui sans ring et sans aucune ressource. Concernant l’avenir de son fils, le père a tranché : «tu feras du foot, c’est le seul moyen de gagner de l’argent et de s’en sortir. »
Hadou Mouraj incarne concrètement cette réussite. A 28 ans, ce jeune joueur plutôt timide du Mouloudia d’Oran, a déjà intégré plus de cinquante fois la sélection nationale. Il en est même régulièrement le capitaine. Contrairement à la très grande majorité des joueurs professionnels, il n’hésite pas à venir toujours fréquenter les bars populaires et à venir traîner dans les quartiers de sa jeunesse. « Je sais que j’appartiens à une classe privilégiée, avoue-t-il. Et face à moi, il y a un public très exigeant. C’est une très grande pression mais il faut la comprendre et l’accepter. Moi, j’assume mon statut et j’ai décidé de ne jamais couper les ponts avec la rue. » Il n’empêche, comme tous les joueurs de talent, Hadou Mouraj rêve de rejoindre un championnat européen, la Ligue 1 française de préférence. Il regrette le niveau général du football algérien, se plaint de l’état d’esprit général et n’aspire qu’à vivre de « grandes émotions ». « Quand nous avons rencontré Zizou et les Bleus au Stade de Saint-Denis, c’était grand, raconte-t-il. Les débordements du public ont gâché notre fête, mais que voulez-vous, c’est toujours pareil. Quand ca va mal, les gens misent tellement sur le foot. En Algérie, on est bien placé pour le savoir.» En début d’année 2004, l’équipe nationale d’Algérie disputera la Coupe d’Afrique des Nations (24 janvier-14 février 2004), avec parmi ses adversaires directs, le redoutable Cameroun. Dans les rues d’Alger, de Tizi Ouzou, d’Oran et d’ailleurs, on évoque déjà la rencontre. Sans se faire beaucoup d’illusion. Mais tout de même, chez certains, l’espoir d’un miracle subsiste. « Obtenir un bon résultat serait pas mal, explique un jeune habitué du café officiel de l’USMA, l’Union sportive Médina d’Alger, l’un des grands clubs de la capitale. On ne sait jamais. Parfois je me dis que si le foot va mieux, tout suivra peut-être. C’est terrible mais nous les jeunes, on en attend plus des équipes que des partis politiques. » Et comme disent les grands commentateurs à la télévision, tant que l’arbitre n’a pas sifflé la fin du match, il y a de l’espoir.

     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf / Odessa
Histoire et patrimoine
Algérie
juillet 2004