Les citÉs du futur

La Malaisie veut devenir l’une des premières puissances économiques mondiales en 2020. Pour y parvenir, le pays mise sur le succès de ses activités high-tech et de ses deux nouvelles villes futuristes sorties de la jungle : Putrajaya et Cyberjaya.

Pour comprendre Putrajaya, il faut visiter le « Millenium Monument », facilement reconnaissable avec son immense lance d’acier pointée vers le ciel. Un musée au design soigné, posé au bord du lac artificiel et conçu comme un escalier hélicoïdal ouvert au grand air chaud et humide du pays. Le visiteur y découvre une série de panneaux retraçant toute l’histoire de la Malaisie. Des premières invasions arabes en passant par la période d’emprise britannique jusqu’aux années contemporaines. Celles d’un jeune pays indépendant depuis 1957 qui a longtemps cherché sa voie, à l’ombre de l’Inde et de la Chine et qui depuis les années se prend à rêver d’un bel avenir. Sur le dernier panneau de l’exposition, l’année 2020. Et en quelques mots, la promesse de l’ancien Premier ministre, le docteur Mahathir bin Mohamad. Chef du gouvernement de 1981 à 2003, considéré comme « le père » de toute la nation par une très large majorité de Malaisiens, Mahathir a promis à 25 millions de personnes que leur pays ferait partie des plus grandes nations économiques mondiales en 2020 ! « Face à la force économique de la main d’œuvre chinoise, la Malaisie a fait le choix de miser sur l’intelligence, explique Robert Jaimond, co-directeur de la Chambre de Commerce et d’Industrie Euro-Malaisienne, qui connaît parfaitement le pays et ses proches voisins. Le pari est osé d’autant plus que l’Inde suit en quelque sorte la même stratégie. Mais les résultats sont là. Et le pays est peut-être en passe de réussir son challenge».

Hier la jungle, aujourd’hui les Ministères

Hanif se souvient parfaitement des jours où il venait dans ce secteur. C’était le temps des palmeraies à perte de vue et de la jungle envahissante. C’était il y a moins de dix ans. Quant le projet de Putrajaya était encore dans les cartons. Aujourd’hui, ce jeune coursier de 25 ans ne se lasse pas de visiter cette Brasilia malaisienne, « sortie de terre comme par enchantement» pour reprendre ses mots. Il y vit avec Saliza, sa jeune femme employée au Ministère des finances. Tous les Ministères du gouvernement ont quitté Kuala Lumpur pour y emménager. Et la très grande majorité des fonctionnaires ont suivi, encouragés à venir vivre à Putrajaya dans de petits collectifs pour les plus modestes, dans de somptueuses villas câblées et équipées du wi-fi pour les hauts-fonctionnaires. Comme Hanif et Saliza, ils sont aujourd’hui plus de 7 000 fonctionnaires à peupler ce décor sentant le neuf. « Nous sommes si fiers d’être ici, avoue Hanif. La ville est belle, propre, calme, sûre … » Putrajaya, la ville idéale ? C’était l’ambition du docteur Mahathir. Certes, la cité dispose d’un des plus grands lacs artificiels au monde sur lequel naviguent des bateaux mouches pour touristes. De plus, près de 40% du territoire de la ville sont réservés aux espaces verts. « C’est un environnement naturel unique et très apprécié par les familles, les touristes et les chefs d’entreprises », explique avec un joli sourire, Jasimah Mohd Zain, l’une des responsables du Wetland de Putrajaya. Par ailleurs, la ville est interdite à toute activité jugée polluante ou salissante. Les garagistes par exemple. Mais pour beaucoup d’habitants, surtout les jeunes, Putrajaya donne encore envie de bailler. Les rares animations se concentrent autour de la Mosquée, dans le minuscule centre commercial ou aux limites sud de la ville, dans la galerie marchande de Carrefour. Entre les deux, un vaste décor qui semble souvent dénué de toute vie. Sans véritable circulation routière, ni cohue sur les trottoirs. Sans ces nuées de mobylettes qui pétaradent dans les rues de KL et de n’importe quelle autre ville malaisienne. Un vrai décor de cinéma où l’on croise d’ailleurs de véritables équipes de tournage en quête de calme et de décors futuristes. « Il faut laisser du temps à la ville pour trouver ses marques, explique M. Muhammad Kamal de la Multimedia Development Corporation, l’aménageur en quelque sorte du MSC. De nouveaux équipements sont prévus avec cinémas, stades, salles de sports et commerces. Vous verrez, Putrajaya n’aura plus rien à envier aux autres villes. Business men et touristes seront ravis.»

Cyberjaya, la ville de l’intelligence

Dans sa grande villa moderne, entre son petit frère et ses deux parents conseillers auprès du Premier Ministre, Wannie, 23 ans, ne cherche pas à dissimuler son impatience. Elle comprend les enjeux économiques de son pays. Respecte la fierté de ses parents à vivre à Putrajaya. Mais son avenir à elle, elle le voit ailleurs. Au plus près, dans le tumulte du centre ville branché de KL. Au-delà, pourquoi pas aux Etats-Unis. « Je ne veux pas partir définitivement de mon pays, explique-t-elle toujours à voix basse. Juste aller voir ce qui se passe ailleurs. Et après revenir car je suis convaincue que la Malaisie a de l’avenir. » Pour l’heure, Wannie prépare ses lendemains à « Limkokwing University, College of creative technology », une fac peu conventionnelle plus proche de l’univers d’Andy Warhol que de la Sorbonne. Sous la baguette de Tam Sri Dato’ Dr Limkokwing, personnage de noir vêtu, cumulant les fonctions de business man, d’artiste, de designer, de collectionneur d’art, de directeur de faculté et d’ami de l’actuel Premier ministre, on y apprend la pub, la communication, le design, la photo … On y apprend aussi à plonger dans le monde du business et du high-tech. Limkokwing University est au cœur de Cyberjaya, à 5 kilomètres au sud de Putrajaya. « La ville de l’intelligence » comme l’indiquent les grands panneaux promotionnels.
Cyberjaya, le second poumon du MSC. L’autre cité sortie de terre avec la même rapidité déconcertante, entre la fin des années 90 et 2003, la même volonté politique et la même dose de démesure. Du point de vue de la conception, on ne change pas la recette. Cyberjaya se veut un savant mélange d’urbanisme avant-gardiste, d’espaces verts et de quartiers résidentiels dotés de tout le confort moderne. Mais Cyberjaya n’est plus la ville des fonctionnaires. Elle est celle des étudiants, des ingénieurs, des scientifiques, des cols blancs malaisiens ou étrangers. Alcatel, Motorola, Fujitsu, Siemens, HSBC, Nokia, Ericsson, BMW, Shell, IBM, British Telecom, Nippon Telegraph, Intel et tant d’autres n’ont pas hésité à s’installer dans la cité qui, comme l’affirment les documents officiels,  « doit permettre à la Malaisie de s’affirmer comme une société de connaissances et d’intelligence ». Il faut dire que le gouvernement malaisien a su trouver les arguments pour les convaincre. Des avantages fiscaux défiants toute concurrence, des facilités administratives pour les contrats de travail, des exonérations diverses et variées. « La Malaisie dispose d’atouts non négligeables qui plaisent aux groupes étrangers, explique M. Muhammad Kamal Ici, tout le monde parle anglais. Et d’un point de vue juridique, la Malaisie utilise encore l’ancien système britannique connu du monde entier. » A priori de quoi rassurer des investisseurs, souvent inquiets au départ, de miser sur un pays multi-ethnique et de religion musulmane.
« La différence entre votre Sofia Antipolis en France et notre MSC, nous explique un jeune dirigeant de start-up, c’est que pour nous il s’agit d’un véritable enjeu national. Toute la Malaisie joue gros en prenant ce pari. » Le pays a d’autant besoin de succès économique que l’on estime la facture totale de Putrajaya et de Cyberjaya à plus de 10 milliards d’euros, financés en très grande partie par l’Etat. Un budget colossal qui exige un retour sur investissement et qui provoque la colère des opposants politiques. Dans le pays, beaucoup s’interrogent aussi sur les véritables retombées économiques et sociales du MSC. Les populations rurales et les plus modestes finiront-elles par profiter du business moderne ? Le gouvernement promet de veiller à un essor équilibré de tout le pays. Certaines villes, plus au Nord comme Ipoh, travaillent actuellement au développement de leur propre zone high-tech. Et le pays souhaite aussi développer le concept de « tourisme durable ». Une façon de soigner l’offre touristique tout en préservant le patrimoine naturel. Sans perdre de vue la promesse de 2020.

     
   
Texte : Claude Faber
Photos : Ulrich Lebeuf
Grand Reportage - avril 2006