Interview Jean-Louis Étienne

Ses voyages en solitaire l’ont rendu célèbre. Des expéditions dans les contrées les plus recules du globe. Les étendues du Pôle nord, les canaux de Patagonie, la face nord de l’Everest, la banquise du Groenland, l’île de Spitzberg ou encore le minuscule atoll de Clipperton. Depuis plus de 20 ans, Jean-Louis Etienne explore sans relâche. Seul, mais sur-médiatisé, électron libre mais pisté par les satellites. A 59 ans, la calvitie bien affirmée, le regard souvent rieur et l’accent du Tarn toujours sur les lêvres, il a appris à faire avec ces paradoxes. Et lorsqu’il évoque ses aventures, dans son bureau parisien, entre objets souvenirs et cartes polaires, c’est toujours pour revenir à ce va-et-vient, cette valse hésitation entre un monde que l’on fuit et les autres que l’on cherche à approcher. "Au départ, je voulais être docteur, m’occuper des gens. La médecine m’a donné mon premier passeport : j’ai embarqué comme médecin à bord des voiliers d’Alain Colas puis Eric Tabarly. Il y avait déjà cette ambiguïté : prendre le large tout en découvrant la vie en équipage. S’échapper et participer. L’écrivain Nicolas Bouvier a su trouver les mots justes pour décrire cette fuite nourrie d’insatisfaction et de quête de bonheur…" Plus tard, lorsqu’il abandonnera la médecine pour se faire explorateur ("Transantartica", "ErÈbus", "Clipperton"…), ses expéditions seront autant de projets montés comme des rêves de gosse mais avec le réalisme de celui qui sait que cette liberté n’a rien de gratuit. " J’ai besoin des sponsors, des médias et des partenaires financiers mais je cherche à garder mes distances. J’aime cette impression de vivre en apesanteur du monde. Et en même temps, lorsque j’ai marché 63 jours, en solitaire, pour atteindre le Pôle Nord, avec souvent la tentation d’abandonner, j’avais l’orgueil de penser que je ne faisais pas cela que pour moi. Mais je l’ai su plus tard, avec le courrier de ceux –les malades par exemple- qui y ont trouvé une raison de ne jamais abdiquer ou de se battre jusqu’au bout." Souvent, revient la dimension initiatique de ses expéditions, une sorte de "spiritualité laïque" dit-il et qu’il compare à la littérature qu’il emporte dans ses bagages : "Aller chercher le mot juste comme tendre vers un horizon… Durant mes errances, je pense souvent ce vers du poète Christian Bobin : "Il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir". Aujourd’hui, à l’age où la solitude le tente moins, il veut encore plus partager son vécu. Toujours ce même désir de revenir vers les autres. Il pense surtout aux jeunes à qui il aime raconter "le monde, sa magie et ses mystères". A chaque expédition, Jean-Louis Etienne a pris l’habitude d’associer le Ministère de l’éducation qui incite des classes d’écoliers ou de collégiens à suivre à distance les travaux de l’explorateur. En 1987, il a même conduit des adolescents jusqu’au Pôle nord magnétique. Une aventure qui l’a ramené à ses propres souvenirs. A ses 25 ans, quand il ne connaissait pas encore les grandes expéditions. "Avec un ami, j’avais entrepris d’escalader le Pic d’Aneto dans les Pyrénées. Il a fallu s’encorder. C’était une première pour moi. Ce geste concrétisait les rêves de mon enfance. Soudain, le monde me tendait les bras …

     
   
Propos recueillis par Claude Faber
Géo - Septembre 2006