Juifs en Ukraine - Les survivants de l'histoire

La banderole fait plutôt penser à une campagne politique. Tendue au-dessus de l’élégante et populaire rue Rishelyevskaya, face au Théâtre d’Odessa, elle présente la photo d’un quinquagénaire, souriant comme un député, tiré à quatre épingles et les bras grands ouverts comme un maître de cérémonie. En fait, il ne s’agit que d’une opération de promotion touristique, vantant les mérites des quartiers commerçants du centre ville d’Odessa. Et le mannequin, en question, n’est autre que Mihail Jvanetsky. Une star du show-business ukrainien. Certainement l’humoriste le plus populaire de tout le pays et de toute la Russie, cynique comme un Bedos, inspiré comme un Devos. Des générations d’Ukrainiens - et de Russes - se retrouvent dans l’humour de cet artiste odessite et savourent le regard critique qu’il porte depuis longtemps sur la classe politique. Même sous le régime soviétique, l’homme n’a jamais retenu ses propos acerbes. Et aujourd’hui, c’est à lui - plébiscité par tout un peuple - qu’il revient de défendre les couleurs de la ville d’Odessa. Lui, Mihail Jvanetsky, l’enfant du pays …d’origine juive. Tout un symbole. Comme si le choix de Jvanetsky dans ce rôle d’ambassadeur, devait aussi traduire le renouveau d’une communauté juive ukrainienne en quête de jours meilleurs.
Aujourd’hui, environ 500 000 juifs vivent en Ukraine. Soit, à peu près 1% de la population du pays. L’Ukraine rassemble la troisième communauté juive d’Europe et la cinquième au niveau mondial. Une situation qui n’a rien à voir, bien sûr, avec celle de 1939, quand la communauté comptait alors près de 3 millions de personnes. Il s’agissait alors de l’une des plus importantes populations juives d’Europe Centrale avec celle de la Pologne. Et l’Ukraine était depuis des siècles, une terre d’effervescence culturelle et religieuse. La pensée hassidique s’y développa avec succès dans la seconde partie du XVIIIème siècle. Les idées de la Haskalah - mouvement de renouveau culturel né en Allemagne en 1821, qui défendait la nécessité de moderniser le judaïsme - séduirent l’intelligentsia d’Odessa et d’autres grandes villes. Le sionisme trouvera aussi un écho favorable en la personne de Léo Pinsker, médecin d’Odessa qui publia en 1882, un manifeste dans lequel il préconisait l’établissement d’un foyer national juif. Enfin n’oublions pas la culture yiddish, créatrice, vive et diversifiée, comme élément fondamental de cette communauté plutôt bien intégrée à la société ukrainienne. Les Juifs soutiennent encore que leurs aînés ne se sont jamais vraiment sentis exclus. Certes, l’antisémitisme existait comme ailleurs mais les familles juives ne vivaient pas en marge. Aujourd’hui encore, il est pratiquement impossible de repérer dans les rues de Kiev ou d’Odessa, les marques d’un quartier juif isolé comme on en rencontre en France ou en Pologne.
L’histoire de la grande famille ashkénaze est pourtant ponctuée de drames, d’horreurs, de famines, d’épidémies, de pogroms, de génocides (lire encadré historique) … Après les années de terreur sous les tsars, les populations vont subir - comme d’ailleurs tous les Ukrainiens, juifs ou non-juifs - l’autoritarisme de Staline qui, en décembre 1932, décide de faire payer aux paysans leur refus de collectivisation. Staline ordonne alors des réquisitions massives de récoltes, de légumes, de bétails … Une terrible famine artificielle s’abat sur ce pays essentiellement rural. Plusieurs millions d’ukrainiens n’en réchapperont pas. Et puis, quelques années plus tard, un autre cauchemar. Adolf Hitler et son rêve de “ l’extinction de la race juive ”. Huit millions d’Ukrainiens vont mourir pendant la Seconde guerre mondiale. Parmi eux, environ 1,5 millions Juifs. Pas une ville dans le pays, pas un bois ou une forêt, dans lesquels on ne trouve au moins une stèle à la mémoire des victimes juives. Il faut rappeler que dès l’invasion de l’URSS par les nazis, Hitler avait ordonné au RSHA, l’office central de la sécurité du Reich, d’organiser l’assassinat sur place, de toutes les populations juives d’Ukraine. Le RSHA forme alors quatre Einsatzgruppen, des commandos spéciaux composés de trois mille tueurs. Leur mission : capturer les Juifs, les conduire hors des villes, les exécuter d’une balle dans la nuque, de préférence au bord d’une fosse qu’on leur a fait creuser et les enterrer. On estimera à la fin de la guerre que plus d’un million de personnes auront été ainsi exécutées de sang froid par les Einsatzgruppen. Après la guerre, le retour des communistes ne soulagera en rien la communauté juive. Arrestations, assassinats d’intellectuels, déportations en Sibérie, synagogues et écoles juives fermées … de quoi sombrer définitivement dans l’oubli. Le judaïsme n’aura plus de droit de vivre au grand jour jusqu’à l’indépendance du pays en 1991. Douze ans plus tard, qu’en est-il ?

Un pays fatigué de son histoire

“Non seulement notre passé nous a meurtri mais en plus nous sommes comme tous les autres Ukrainiens, nous subissons les difficultés économiques ”, résume ainsi Joseph Zissels, basé à Kiev et président du Vaad, Association des organisations et des communautés juives d’Ukraine. Comme toute ancienne entité de l’URSS, l’Ukraine peine considérablement à se refaire une santé économique. Officiellement, le chômage ne serait qu’à 5%. En réalité, les économistes l’estiment à près de 20%. Quant au salaire moyen d’un Ukrainien, il se situe aux alentours de 100 euros par mois. Dans ce contexte et fatiguées par une histoire si lourde à porter, des milliers de familles juives ont décidé de quitter le pays. “ Sur les quinze dernières années, nous avons vu partir énormément de personnes, explique Joseph Zissels qui a étudié dans le détail ces mouvements de migration. Chaque année, environ 15 000 personnes ont quitté l’Ukraine pour Israël, l’Allemagne ou encore les Etats-Unis. Mais la crise économique n’est pas la seule raison de ce départ. Certains souhaitaient rejoindre Israël par conviction. D’autres ont choisi l’Allemagne pour les facilités financières offertes par le gouvernement allemand. D’autres encore ont voulu fuir l’antisémitisme. Enfin, il ne faut pas négliger la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences ont effrayé les populations. ”

Des shtetls désertés

C’est surtout dans la campagne que l’absence des émigrés se fait le plus sentir. Là où les drames du passé et la crise économique actuelle ont aussi laissé le plus de blessures. Jadis, les communautés vivaient dans les shtetls. Ces petites bourgades juives, généralement organisées autour d’une synagogue et perdues au beau milieu de ces fameux paysages ukrainiens où l’horizon finit toujours par se fondre dans le ciel. Ce sont les Juifs venus de Pologne qui au XV ème siècle ont amené avec eux ce principe de vie communautaire. Qu’en reste-t-il désormais ? Pratiquement plus rien, faute de familles, faute de vie tout simplement. Pourtant, les vieilles bâtisses aux volets colorés sont toujours là mais la vie semble tourner au ralenti. Les rues en terre battue sont devenues le terrain favori de quelques adolescents désabusés, des chiens errants et des volailles égarées. Ici et là, quelques vieilles paysannes vendent leur faible production de fruits, des hommes se rassemblent autour d’un paquet de cigarettes et dans les jardins embrousaillés, de vieux camions soviétiques rouillent sous le temps qui passe. La vie du shtetl n’existe plus que dans le souvenir de quelqu’uns.

“ Notre patrie, la terre de nos morts ”

Dans leur minuscule et pauvre maison, au cœur de l’ancien sthetl de Bershad, Yusi et Moïse Khaïke, âgés respectivement de 75 ans et de 72 ans, comptent les jours qui passent. Ancienne couturière et ancien charbonnier, ils ont surmonté toutes les épreuves de l’Histoire. La petite dame a même échappé miraculeusement à la mort. La balle du soldat allemand chargé de l’exécuter s’est logée dans sa clavicule. Elle n’en revient toujours pas. Ce jour-là, tous les enfants arrêtés comme elle - même les bébés - ont été massacrés. “ Avant la guerre, ici, c’était un grand shtetl avec près de 5 000 juifs, nous explique-t-elle rapidement gagnée par l’émotion. Il y avait beaucoup d’animation et nous vivions en harmonie avec les Ukrainiens non-juifs. Mais désormais tout le monde est parti. Nous ne sommes qu’une centaine. Il n’y a plus de jeunesse. Même nos deux enfants sont en partis en Israël chercher du travail. Ils reviennent peu souvent, faute d’argent. Nous, nous restons. C’est notre patrie et la terre de nos morts. ” Très pratiquants, Yusi et Moïse ne trouvent de réconfort qu’en rejoignant les quelques anciens comme eux, dans l’une des rares synagogues de la région qui ne fut jamais fermée. A quelques kilomètres de là, plus à l’ouest, à Shargorod, Berda Fleishman née en 1934, connaît la même vie. Même tristesse sur le visage, même solitude dans la vie, mêmes souvenirs douloureux. Un père mort à Stalingrad, un grand-père aveugle lâchement abattu par les allemands, des centaines de victimes autour d’elle lors du terrible hiver 41-42 et son épidémie de typhus qui emportera dans la région plus de 10 000 personnes. Malgré tout, cette dame aux gestes délicats se souvient avec nostalgie de la vie du shtelt où l’on croisait tous les métiers, vitriers, bouchers, couturiers … Où l’on aimait se réunir en famille, entre amis. Au temps du communisme, elle enseignait l’anglais qu’elle avait appris à Moscou. “ Certes, une langue de capitaliste mais on savait aussi qu’elle pourrait nous servir. ” Son mari, aujourd’hui décédé, était musicien. Il enseignait et jouait de la musique Klezmer comme d’autres hommes du shtetl. Aujourd’hui, les instruments sont muets et la synagogue a été transformée en usine. Sur les 3500 juifs qui vivaient encore là en 1950, il n’en reste plus que 23. Les journées sont bien longues pour cette dame qui se réfugie dans les romans qu’elle emprunte à la bibliothèque de la commune. “ Peut-être aurais-je dû partir un jour, comme mon fils qui vit désormais en Allemagne ? Mais mon mari et ma famille sont enterrés ici. Alors, pourquoi partir ? ” Dans son appartement à Ouman, petite ville à mi-chemin entre Kiev et Odessa mais surtout haut lieu de pèlerinage hassidique*, Mirèle Bondar, 74 ans, n’envisage pas plus de partir. Une fois de plus, le souvenir du shtetl est présent, là où “ Juifs, Russes et Ukrainiens vivaient comme une seule famille ”, même si Mirèle n’oublie pas l’antisémitisme et les pogroms. La vieille dame qui vit aujourd’hui avec sa fille Rita fait partie des quelques 200 juifs de la ville. Ils étaient plus de 1300 avant la guerre.

“ Que voulez-vous que je vous dise ? Le constat est là. ” A Vinnytsia, petite ville de province qui se développa en son temps autour d’un shtetl, et dans un bureau aussi sobre que fonctionnel, Isaak Novoceliski, responsable de la communauté hassidique, tire un bilan pessimiste. “ Il n’y a presque plus personne. Il n’y a presque plus de shtetl. Quand cinquante personnes quittent Kiev ou une autre grande ville, personne ne s’en rend compte. Quand nous en perdons deux ou trois, pour nous, c’est un drame. Prenez l’exemple de Vinnytsia et de sa région où l’on comptait en 1991, environ 15 000 juifs. Il n’en reste qu’à peine 1 500. Et l’âge moyen de cette population est désormais de 65 ans. Comment voulez-vous parler d’avenir ? ” Et pourtant, quelques lueurs d’espoir parviennent à se détacher de ce sombre tableau. Comme cette ravissante directrice de théâtre, Irina Bayhuzina, âgée de 40 ans et psychanalyste de métier. Depuis 10 ans, à Vinnytsia, cette jeune femme dirige bénévolement une petite troupe - composée de jeunes acteurs et actrices, de 16 à 30 ans - avec laquelle elle tente de remettre au goût du jour des œuvres d’auteurs juifs. Les spectacles souvent écrits et mis en scène par elle, sont présentés dans une petite salle de cinq cents places. Et le public est au rendez-vous. “ Comme quoi, même si elle a beaucoup souffert des années de censure soviétique, la culture juive reste toujours captivante. ” Même fraîcheur dans le regard et dans la voix d’Alina Lerman, jeune musicienne de 25 ans. Alina est professeur de musique et n’entend pas quitter sa ville. La musique klezmer la passionne tout comme Alexandre, l’un de ses plus proches amis, un autre musicien, mais lui, non-juif. “ La tradition nous enseigne que chaque jour doit être accompagné par la musique ”, aime-t-elle lui rappeler en éclatant de rire. Et malgré un contexte économique difficile qu’elle connaît parfaitement, Alina veut y croire. “ Vous savez, maintenant, il y a même des gens qui reviennent en Ukraine, souligne-t-elle avec envie. C’est un bon signe, non ? ”
Le phénomène existe et semble s’amplifier même s’il ne concerne principalement que les grandes villes. Au cours des toutes dernières années, un peu moins de 10% des émigrés sont revenus sous divers prétextes : raisons familiales, manque d’adaptation, déceptions devant la situation économique israélienne, peur du conflit israelo-palestinien … “ Et puis, de nombreuses familles pensent aussi que la situation économique va s’améliorer et surtout que la vie en Ukraine redevient possible ”, explique Joseph Zissels dont l’ensemble des activités associatives vise “ la renaissance de la vie juive dans le pays ”. “ Avec nos organisations, nous menons des projets culturels, nous proposons des stages pour redécouvrir les traditions juives, nous ouvrons des écoles, nous organisons des colonies de vacances mais aussi des fêtes religieuses en collaboration avec les synagogues, … et de plus en plus de familles viennent nous rejoindre. ”
Comme en témoigne Joseph Zissels, et contrairement à ce qui se passe dans les campagnes, la communauté juive de Kiev connaît un indéniable renouveau, soutenu financièrement par de nombreux donateurs juifs ukrainiens et dans bien des cas, par des fondations israéliennes ou américaines comme la célèbre American Jewish Joint Distribution fondée en 1918. Mais si de nombreuses associations plutôt laïques se mobilisent pour restaurer la vie juive, les instances religieuses sont aussi de la partie. Yakov Dov Bleich, grand rabbin de Kiev et d’Ukraine, né à New York en 1964, incarne avec force ce sursaut religieux. Depuis treize ans, cet homme autoritaire, traditionnaliste tout en étant salué pour sa modernité et ses qualités de rassembleur, a impulsé la réalisation de nombreux projets culturels, éducatifs, sociaux et bien entendu, religieux. Sous sa direction, près d’une centaine de synagogues ont ouvert leur porte dans tout le pays ainsi que des dizaines d’écoles et des centres d’accueil pour personnes âgées. Parmi les réalisations les plus emblématiques et les plus spectaculaires, la restauration de la principale synagogue de Kiev - un bâtiment exceptionnel - dans le quartier de Podol. “Nous ne manquons pas de projets et nous avons fondé la Confédération juive d’Ukraine qui regroupe près de 300 organisations et communautés ukrainiennes, nous explique-t-il insistant sur chaque mot. C’est bien le signe que nous disposons de toutes les forces pour bâtir notre avenir. Je suis profondément optimiste. Je ne vois pas ce qui pourrait nous faire obstacle. Tout déroule sans problème, ici comme dans toute l’Ukraine. ”
A plus de cinq cents kilomètres de la capitale, Odessa, sur les bords de la Mer Noire, somptueuse ville portuaire, peuplée de cent nationalités mais profondément russe dans l’âme. La ville possédait avant la Première guerre mondiale, sept synagogues et quarante-neuf maisons de prière. Aujourd’hui, seules deux synagogues sont encore en service et la communauté juive représente environ 13 000 personnes (statistique pour Odessa et sa proche région mais les organisations considèrent qu’il faut multiplier par trois ce chiffre. D’après elles, de nombreuses personnes n’osent pas encore s’avouer juive). Les deux lieux de culte présentent une activité intense, souvent similaire : enseignements religieux et traditionnels, centres pour les retraités, bureaux d’aide sociale, colonies pour les enfants … Sans oublier la publication de plusieurs revues et même pour la synagogue Chabad, la diffusion d’un programme de vingt-cinq minutes, deux fois par semaine, sur une chaîne de télévision locale.

Des traditions peu à peu retrouvées

Leonid Fihtman, directeur du Welfare Jewish Center “ Gmilus Hesed ”, une organisation financée par American Jewish Joint Distribution, participe lui aussi activement à la nouvelle vie communautaire. Avec l’aide de 240 bénévoles et l’intervention de 130 salariés, Leonid Fithman gère pas moins de 20 “ programmes ” en grande partie destinés aux personnes âgées : aides à domicile, livraison de repas, de médicaments, travaux domestiques divers … le tout gratuitement. Pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer jusqu’au siège du Hessed, l’organisation a ouvert des antennes - baptisées “ les maisons chaudes ” - un peu partout en ville, dans d’anciens appartements. Une maison est réservée aux victimes des ghettos, une autre, aux aveugles et aux sourds. Le Hessed possède aussi une bibliothèque, finance une chorale, une troupe de théâtre, un cercle de la presse, des clubs de broderie, de dessin, des écoles d’hébreu et de yiddish … bref, un dispositif impressionnant qui s’adresse à pas moins de 8 500 personnes. “Avec nous et tous nos partenaires religieux ou non, aucun juif ne peut se sentir abandonné, nous explique Leonid Fithman avec fierté, la carte d’Israël affichée au mur de son bureau. Nous ne voulons oublier personne. Mais l’une de nos plus grandes fiertés, c’est de remarquer que de nombreuses personnes redécouvrent ce qu’est être juif. Sous l’emprise de l’URSS, ils n’ avaient aucun droit. Aujourd’hui, ils prennent conscience de leur propre identité. ”
Plus que jamais, la communauté juive ukrainienne est certainement en train de tourner une page importante de son histoire. Les guerres et le stalinisme ont bloqué pendant des décennies toute transmission du judaïsme, plongeant dans le doute les populations juives. Jadis, le lien social passait par la religion et le yiddish. Mais sans eux, que restait-il ? Et comment se définir ? Dans cette période de renouveau, les organisations religieuses et laïques soulignent l’importance de cette prise de conscience, vécue comme une victoire. En retrouvant leurs traditions et pour certains leurs pratiques religieuses, les juifs se redécouvrent eux-mêmes. “ Les jeunes d’aujourd’hui ont une chance inestimable, avoue Kira Verhovskaya, directrice du Migdal, l’important centre culturel juif d’Odessa au programme artistique impressionnant. J’aurais aimé connaître la même chose. Ils peuvent enfin vivre leur judaïsme au grand jour. ” Incontestablement, la jeunesse est pleine d’espoir. Comme toutes celles et tous ceux que nous avons rencontrés dans le pays, entre Kiev et Odessa. Des plus petits aux jeunes adolescents qui tous participent aux activités proposées par les organisations. Comme Dania, 7 ans, son copain Boris, 8 ans et Lilia, la petite brune du trio, à peine 10 ans. Certes, leur quotidien n’est fait que de jeux - si possible sur ordinateurs - de chahuts et de rigolades mais Dania - leur porte-parole en chef - résume bien leur état d’esprit : “ oui, on est juif et fier de l’être. Mais on est aussi Ukrainien. On est des Ukrainiens juifs et des Juifs ukrainiens” , lâche-t-il devant des adultes fiers de sa formule. A 16 ans, Nounusia avoue aussi se sentir “ de plus en plus juive ”. Sans pour autant, précise-t-elle, “ avoir besoin de se chercher dans la religion. ” Telle est la grande question qui anime de nombreux jeunes. Beaucoup avouent se sentir assez éloignés des fondements religieux. Mais ils refusent de tourner le dos aux traditions juives. Pas toujours simple, semble-t-il, de concilier les deux options. “ Ce n’est pas facile à expliquer mais je veux vivre mon Judaïsme librement, exprime Tamara Kaganovich, jeune femme de 26 ans, responsable d’une organisation d’étudiants juifs à Odessa. Mon grand-père était très religieux, mon père était communiste, moi, je ne suis ni communiste, ni portée par la religion. ” Diana son amie partage la même opinion et la même envie de liberté. Toutes les deux sont résolument tournées vers l’avenir, avec une nuance importante pour Diana : “ Dans 5 ou 6 ans, j’espère partir. Je ne suis pas encore convaincue que l’avenir se trouve en Ukraine. ” En attendant, les deux jeunes filles aiment arpenter les rues animées d’Odessa et raconter au visiteur ce qu’est devenue leur cité et de sa communauté juive. Ici, telle synagogue. Là, la maison natale de l’écrivain Isaac Babel (1894-1941). Un peu plus loin, des rues où se regroupaient certaines familles juives. “ Et celui-là, sur la banderole, c’est Mihail Jvanetsky, pointe du doigt l’une d’entre elle, dans un éclat de rire. Une grande vedette. Un juif Ukrainien, comme nous … ”

     
     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Dima Gavrish
Histoire et patrimoine
Histoire du peuple juif
Hiver 2003