Julien Clerc, compositeur, interprète

« Le mystère de la création m’intrigue»

Il aime les esquisses, ce qui se passe dans le secret des ateliers, envie les sculpteurs parce qu’ils ont les mains dans la matière, mais n’ose pas chanter l’art.

On le dit discret sur sa personne. Réservé et peu enclin à parler de lui. Pourtant avec son dernier album « Double enfance » - onze chansons saluées par toute la presse – Julien Clerc dévoile pudiquement un pan de sa jeunesse, de ses engagements humanitaires et de sa vie sentimentale récente. A 58 ans, l’artiste semble plus que jamais décidé à s’attarder sur « les choses de l’intérieur », comme il aime le dire.

Arts Magazine : Vous intéressez à vous à un autre art que la musique ?
Julien Clerc : J’avoue ne pas avoir une solide culture artistique dans des domaines comme la peinture ou la sculpture. Pendant de longues années, je n’ai pas vraiment fréquenté les musées, ni les salles d’exposition. Je ne me sentais pas attiré par ces lieux, ce qui ne signifiait pas que je les rejetais. Mais comme je vous le dis, je n’avais pas la culture pour apprécier les œuvres. Toutefois, depuis quelques années, je change d’attitude. Et je découvre le plaisir de la visite et de la découverte. Mais je reste toujours très néophyte.

AM : Qu’appréciez-vous principalement ?
JC : Je réagis beaucoup à l’émotion. Comme avec la musique, je reste toujours très instinctif. Certaines œuvres me parlent et d’autres pas. Dernièrement, je me suis rendu à Florence que j’ai adorée. Je me suis enthousiasmé pour les peintres italiens et plus encore, pour les artistes hollandais. J’ai surtout passé des heures à admirer des sculptures et plus particulièrement des bustes d’Empereurs romains. En fait, je découvre que la peinture ou la sculpture m’intéressent vraiment quand elles me renvoient à l’Histoire. J’aime retrouver dans les œuvres les éléments qui me font mieux comprendre certaines périodes comme l’Antiquité par exemple.

AM : Mais vous sentez-vous démuni en tant que néophyte ? Ressentez-vous le besoin d’aller plus loin pour décrypter certaines œuvres ?
JC : Je peux aimer sans forcément avoir toutes les clés. J’adore Van Gogh, les Orientalistes ou encore des peintres comme Edward Hopper pour l’émotion qu’ils me procurent. En fait, je suis surtout sensible à la peinture figurative. Les arts abstraits ou certaines œuvres contemporaines ne me touchent pas forcément. Mais il est vrai que j’aime de plus en plus être accompagné par des spécialistes qui vont m’aider à mieux analyser les œuvres. En réalité, c’est le grand mystère de la création qui m’intrigue essentiellement. C’est la question fondamentale qui m’a toujours passionné et qui me renvoie à ma démarche de compositeur. C’est pourquoi je m’intéresse beaucoup aux travaux préparatoires, aux esquisses … Par exemple, je suis admiratif devant les dessins de Van Gogh (Arts Magazine n°2). Et je suis curieux de savoir ce qui se passe dans les coulisses, dans l’atelier de l’artiste. Avec David Mc Neil, l’un de mes auteurs et amis, par ailleurs fils du peintre Marc Chagall, nous évoquons souvent cette question de la création. Il me parle de son père, de ses approches … c’est aussi passionnant que mystérieux. La technique m’intéresse. Mais les choses de l’intérieur, plus encore.

AM : Quand vous composez, vous vous sentez proche de ces peintres ou de ces sculpteurs seuls dans leurs ateliers ?
JC : On rencontre certainement des situations communes. Moi aussi, je fais beaucoup d’esquisses en quelque sorte. J’explore divers horizons avant de m’attacher à une piste créative. Mais j’envie beaucoup les sculpteurs car ils se coltinent la matière. Cette approche manuelle me manque même si le clavier se trouve sous mes doigts.

AM : On raconte que la première version du texte de la chanson « Mélissa », écrit justement par David Mc Neil, faisait référence à Matisse. Vous lui avez demandé de supprimer le nom du peintre par peur d’une incompréhension du public. Peinture et chanson seraient donc incompatibles ?
JC : Je sentais que cette chanson allait connaître un destin populaire. Et je trouvais que la référence à Matisse faisait trop exercice de style. Comme disait Gainsbourg, je n’interviens que sur un art mineur. Et je dois respecter la loi du genre. Je ne nie pas la notoriété de Matisse mais dans ce cas précis, je n’ai pas senti le mariage des genres. Et je crois avoir eu raison. Ce qui n’a pas empêché David de m’écrire plus tard « Les aventures à l’eau » qui fait référence à Picasso. Il m’a même écrit un très joli texte dans lequel il citait une quinzaine de peintres célèbres. J’ai composé la musique et en la testant auprès de plusieurs personnes (il s’arrête et fredonne le premier couplet), nous nous sommes rendus compte une fois de plus que l’exercice de style était trop forcé.

AM : Aimeriez-vous peindre ou sculpter ?
JC : Oui, j’aurais tant aimé être pluridisciplinaire comme Charlélie Couture ou mon copain Renaud. Mais je n’ai pas ces dons. J’ai toujours été nul en dessin (rires). Et j’ai toujours su que je ne m’exprimerai qu’avec la musique. Je sais que j’entends des sons que tout le monde n’entend pas. C’est déjà pas mal, non ? Je le redis, je fonctionne beaucoup à l’instinct. Même au piano, je ne suis pas très bon. D’ailleurs, avant même de devenir chanteur, j’essayais de reproduire au piano ce qui me plaisait. Mais je n’y arrivais pas. Je n’étais pas assez doué. La seule solution, c’était donc d’inventer mes mélodies. Au moins celles-là, je savais les jouer.

AM : Mais la peinture ou la sculpture pourraient-elles vous inspirer ?
JC : Franchement, non. Il se trouve parfois que j’aimerais savoir peindre pour reproduire ce que je vois. Devant un joli corps de femme, je me dis, si j’étais peintre, je serai certainement inspiré. Mais en tant que compositeur, je réagis à d’autres éléments. A quoi ? … On en revient toujours au mystère de la création.

AM : Et vous sentez-vous l’âme d’un collectionneur ?
JC : Je me suis rendu une seule fois chez Drouot. J’avais choisi une vente qui me semblait accessible. Il s’agissait justement de peintres orientalistes. Mais j’ai été frileux et je ne suis pas allé plus loin. En fait, je ne suis pas collectionneur dans ma vie. Même gamin, je n’arrivais pas à me concentrer sur une collection. Mis à part des livres anciens que je conserve précieusement et des souvenirs personnels, je ne sais pas garder. Peut-être par peur de m’encombrer. Je suis toujours très en mouvement. Et puis j’aime bien cette idée de croiser les œuvres d’art sans forcément les posséder.

     
   
propos recueillis par Claude Faber
Art Magazine