Marcel, facteur des cimes
 

Kabylie, en première ligne et toujours rebelle

A l’image de toute l’Algérie, la Kabylie traverse des années difficiles. Mais cette région si particulière se distingue une fois de plus par son esprit rebelle et entreprenant. Dans un climat de grande tension politique, économique et social, un mouvement citoyen tente de dégager un horizon pourtant bien obscur.

“ Et encore une série à la George Bush ! On verrait ce qu’ils diraient - les Américains - si on ne leur passait dans les bus que des feuilletons algériens. ” La jeune femme n’est pas vraiment exaspérée. Juste un peu consternée comme la majorité des passagers. Elle emprunte régulièrement le bus qui relie Alger et Tizi-Ouzou. Mais manque de chance pour elle, le téléviseur suspendu au-dessus du chauffeur diffuse souvent les mêmes programmes affligeants. “ Je ne comprends même pas pourquoi on nous met la télévision. Ils doivent penser qu’on a encore peur de prendre la route. ” Et d’ajouter en pouffant, “ Ils veulent peut-être nous détendre. ” Pourtant, plus personne n’hésite à emprunter la route principale qui mène en Kabylie. Au cours des années 90 - en pleine période de terrorisme - pas un Algérien n’osait s’aventurer sur cette sinueuse bande de bitume, pourtant large de quatre voies. À tout moment, les Islamistes pouvaient y dresser un barrage, stopper le peu de circulation et laisser parler la barbarie. Aujourd’hui, la route est sûre. À condition de ne pas s’en écarter. Les collines avoisinantes, les plaines légèrement vallonnées, les petites routes se faufilant entre les immenses champs de melons jaunes, restent vivement déconseillés. Moins actifs que dans les régions à l’ouest d’Alger, les Islamistes n’ont pas pour autant déserté les lieux.
En autobus, Tizi-Ouzou n’est qu’à une heure d’Alger. Et pourtant sur bien des aspects, la capitale de la Grande Kabylie* semble bien loin du pouvoir central. Sur les rares cartes postales vendues dans le pays, la Kabylie se résume à ces paysages verdoyants hérissés de petits villages aux tuiles rouges, à ces cohortes d’oliviers, de cactus à figues de Barbarie, de bougainvillées, à ces femmes élégantes dans leurs éclatants habits traditionnels, à cette élégante chaîne montagneuse, le Djurdjura. Mais dans les livres d’histoire et sur les Unes des journaux, la Kabylie offre un autre visage. Celui d’une région continuellement prise dans la tourmente. Depuis la nuit des temps, cette terre d’insoumis et de rebelles s’est toujours battue pour la reconnaissance de sa culture et de sa langue. Les Romains, les Barbares, les Arabes, les Turcs, les Français … en un mot, tous les “ envahisseurs ” venus d’ailleurs, n’arriveront jamais à mâter le fier peuple Berbère*. Et aujourd’hui encore, le pouvoir Algérien n’est pas parvenu à installer son hégémonie. “ Il ne faut pas croire que les Kabyles ne se considèrent pas comme des Algériens, explique Menad Embarek, enseignant de la région de Tizi-Ouzou. Au contraire. Mais nous voulons la reconnaissance de nos spécificités, de notre culture, de nos valeurs, souvent plus laïques et tolérantes qu’ailleurs. Nous savons que nous n’entrons pas dans le moule concocté par le pouvoir. Voyez-vous, nous nous sentons peut-être plus méditerranéens que d’autres Algériens. Nous sommes plus proches d’un Marseillais ou d’un Romain que d’un Yéménite. ”
Aujourd’hui, les rapports entre la Kabylie et Alger sont excessivement tendus. Pour ne pas dire violents et explosifs. C’est la mort du jeune lycéen Guermah Massinissa, tabassé et assassiné par les gendarmes de Béni Douala, le 18 avril 2001, qui scellera définitivement le divorce entre la population kabyle et le pouvoir du Président Bouteflika. En réplique à cet assassinat, à la désinvolture et au cynisme des policiers et du gouvernement algérien, des émeutes éclateront un peu partout dans la région (Béni Douala, Béjaïa, Akbou, Tizi-Ouzou). Les manifestants s’attaqueront à tous les édifices de l’Etat, incendiant et saccageant tribunaux, sièges de l’état civil, gendarmeries, centres des impôts … L’Etat répliquera avec une main de fer. Depuis, la Kabylie pleure encore ses 118 “ martyrs ” tués pendant les émeutes, ses milliers de blessés et ne pardonne toujours pas. Sur tous les murs de Kabylie, un seul slogan pour résumer la colère d’un peuple : “ Ulac smah ulac ” - “ Jamais de pardon ”.
De ce chaos, naîtra toutefois un vaste mouvement pacifique et citoyen s’appuyant sur des comités de villages ancestraux - les arouchs. “ Les gens en ont eu marre de subir la violence, le terrorisme, la guerre des partis politiques, les exactions du pouvoir, le chômage endémique, explique Ourida, une militante d’Alger. Ils ont donc décidé de redonner vie à ces comités qui jadis géraient les questions citoyennes des communes et d’adopter des fonctionnements de démocratie participative. Et le 11 juin 2001, les délégués des arouchs des Tizi Ouzou, Bgayet, Béjaïa, Bouira, Boumerdès, Sétif, Bordj Bou-Arréridj et des comités d’Alger ont adopté une plate-forme revendicative. Attention, n’allez pas croire que notre texte a un caractère exclusivement identitaire. Nos revendications visent à rendre la vie meilleure à tous les Algériens, Kabyles ou non. ” Depuis, le mouvement des Arouchs exige “ la satisfaction pleine et entière de la plate-forme ” dont les articles réclament entre autres : la fin des injustices et des impunités, de véritables avancées démocratiques (liberté d’expression, lutte contre toute forme d’exclusion), des mesures pour la santé, l’éducation, le logement, l’emploi, l’aide aux chômeurs et contre la dilapidation des biens publics. À ce jour, le gouvernement n’a essentiellement répondu qu’à deux points de la plate-forme : la reconnaissance du tamazight en tant que langue nationale au même titre que l’arabe et le départ des brigades de gendarmeries de la Kabylie. Des “ gestes ” politiques qui n’ont pas pour autant atténué la détermination du mouvement citoyen.“ En reconnaissant le Tamazight, le gouvernement a voulu réduire nos revendications à cette seule question, explique Yasmina, une autre militante des Arouchs. Mais nous, nous réclamons surtout un véritable changement social et politique. C’est toute la population algérienne qui vit en crise. ” De toute évidence, le pouvoir algérien n’entend pas laisser le soin aux arouchs, de porter haut et fort les revendications de toute une nation. “ Alger rêve de ghettoïser la Kabylie, explique Moulay Chentouf, membre de la direction nationale du Mouvement Démocratique et social. Mais il faut tout faire pour l’éviter. Derrière les revendications des arouchs, il y a toute la misère du peuple algérien. ”
Depuis des mois, la situation en Kabylie se dégrade. Ses principales villes sont laissées à elles-mêmes. “ L’Etat adopte la stratégie suivante, explique une jeune avocate de Tizi-Ouzou. Il dit aux Kabyles : vous ne voulez pas d’Alger, vous vous voulez les arouchs, et bien débrouillez-vous avec eux. Du coup, l’Etat déserte complètement la région en espérant la récupérer plus tard. ” Au premier coup d’œil, le visiteur qui arrive à la gare routière de Tizi-Ouzou, ne peut que constater le triste état de la vie locale. Les rues sont jonchées d’ordures, pour ne pas dire submergées. La voirie n’est plus entretenue. À l’entrée de la ville, le Théâtre Kateb Yacine n’est plus que ruine. Des dizaines de chantiers de construction sont en panne tandis que d’autres mobilisent trop peu d’ouvriers. Son université semble négligée. Dans les rues, des centaines de vendeurs à la sauvette - principalement des revendeurs de cigarettes à l’unité ou au paquet - concurrencent les commerçants patentés. Et puis, il y a tous ces hommes qui discutent, traînent, flânent et qui - appuyés contre un mur - scrutent les passants et les jeunes femmes souvent jolies et rarement voilées. La grande majorité est au chômage. Dans certains quartiers, ce fléau touche même près de 50 % de la population active. Et ce sont les moins de trente ans qui trinquent le plus. La plupart de ces jeunes chômeurs rêvent alors de décrocher un visa pour la France ou le Canada. En attendant, ils recherchent les petits boulots ou encore “ la bonne affaire ” qui leur rapportera quelques dinars. Ici, comme dans tout le pays, la vie est chère pour les Algériens de base. Même ceux qui travaillent ont du mal à joindre les deux bouts (sauf les riches qui peuvent gagner par jour, jusqu’à mille fois plus qu’un modeste salarié).
Aujourd’hui plus d’un tiers des salariés disposent d’un revenu mensuel inférieur à 800 dinars, soit l’équivalent de 100 euros. “ C’est ce que je gagne en tant qu’enseignant à la retraite, nous confie un monsieur qui n’a jamais quitté sa ville natale. La situation est désespérante. D’autant plus que je gagne moins qu’un type qui vend des cigarettes sur le trottoir. Malgré tout, je ne lui en veux pas. Sincèrement, que voulez-vous qu’il fasse ? Où aller travailler ? Ici, nous n’avons aucune industrie, aucune entreprise. Vous savez, ici, la vie quotidienne devient de plus en plus problématique. ”
Depuis plusieurs mois, l’eau courante est devenue un bien rare. Certes, le problème est commun à tous les pays du Maghreb. Mais en Algérie, la situation est particulièrement inquiétante. La population dispose aujourd’hui en moyenne de 75 litres d’eau potable par jour quand il en faudrait au moins le double pour répondre aux normes minimales internationales. L’Etat semble avoir investi lourdement dans des grands projets hydrauliques mais les robinets restent souvent muets. Les coupures sont quotidiennes quand elles ne s’éternisent pas - comme en Kabylie - sur plus de 72 heures. Dans les cités de la “ nouvelle ville ” de Tizi-Ouzou, dès les premières heures de la journée, des femmes et des gamins se précipitent avec leurs jerricans dans les chantiers environnants, où l’on trouve parfois des points d’eau coulant à profusion. Pourquoi ici et pas ailleurs ? “ Il y a bien longtemps que l’on ne se pose plus ce genre de questions, explique un jeune lycéen. Ici, rien ne fonctionne normalement et les gens doivent compter plus sur eux-mêmes que sur l’Etat.” Et tous les Kabyles de prendre l’exemple de la police en qui personne n’accorde la moindre confiance. “ Même la Cosa-Nostra nous les envie ”, résume ironiquement un éducateur de Tizi-Ouzou. À peine présents, les policiers n’interviennent pratiquement jamais en termes de service public. “ Ils sont trop occupés à leurs propres business illicites ”, accusent ouvertement tous les Kabyles. Quant aux rares unités de gendarmes restées dans la région - comme à Tizi-Ouzou ou à Tirgzirt, une ville en bord de mer - elles sont barricadées dans leurs casernes à moitié détruites par les émeutes. Si les gendarmes sortent, ils risquent tout simplement de se faire lyncher. Chaque nuit, des convois viennent donc ravitailler ceux que les habitants ont surnommé “ les lofteurs ”. “ Plus personne n’assure l’ordre en Kabylie, explique Belaïd Abrika, délégué du quartier des Genêts à Tizi-Ouzou, installé à la terrasse du bar qui sert de quartier général aux Arouchs. Alger fait tout pour que la situation pourrisse. Comme si l’avenir des futures générations ne les intéressait pas. ”
Aridj Areski, président des parents d’élèves de Tizi-Ouzou, proche des Arouchs et professeur de gymnastique à la retraite, aime feuilleter ses albums de famille. En quelques photos, il retrouve l’ambiance joyeuse des randonnées familiales, dans les hautes vallées du Djurjura. “ À cette époque, avant le terrorisme et toutes ces tensions sociales, on savait offrir une autre vie à nos enfants. ” Aridj est inconsolable devant le bilan de l’actuel système éducatif. Il regrette “ l’absence d’un véritable projet ”, stigmatise “ la prédominance de la politique sur la pédagogie ” et constate les dégâts. “ L’absentéisme ne concerne plus seulement les élèves, explique-t-il. Dans notre région comme partout en Algérie, les profs aussi sèchent les cours. Théoriquement, nous devrions préparer nos enfants à trouver une place dans la société. Mais nous n’avons plus aucune idée de ce que sera la société de demain. ” Comme beaucoup d’Algériens, notre retraité s’inquiète de voir les jeunes récupérés par d’autres. Même s’ils restent encore minoritaires, les autonomistes - regroupés dans le MAK, Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie - peuvent peut-être profiter de la déliquescence générale. Mais la crainte vient essentiellement des plus dangereux. Toujours les mêmes. “ Ces voyous qui détournent la religion de ses fondements les plus tolérants et qui cherchent un écho auprès des plus faibles et des plus désespérés, ” exprime Aridj Areski pour désigner les Islamistes. La Kabylie a toujours eu la réputation d’être une région relativement épargnée par le terrorisme. Il n’empêche. Durant des années, ces assassins ont semé la terreur, obligeant bon nombre de familles à quitter les secteurs isolés ou certains villageois à se défendre, armes aux poings. Aujourd’hui, le maquis reste le territoire des terroristes. Et dans la région, on connaît bien leurs habitudes : les forêts où ils se retranchent, les oliveraies qu’ils traversent, les chemins qu’ils empruntent, les épiceries même où ils viennent se ravitailler. “ Comme quoi, les Arouchs ont raison. Si le gouvernement voulait vraiment combattre les Islamistes, il pourrait … ”, soupire un vieux villageois convaincu qu’une armée déterminée aurait les moyens d’enrayer le terrorisme. En attendant, dans les campagnes et les montagnes, la prudence reste de mise. En pleine nuit, il vaut mieux ne pas se trouver sur les petites routes ou dans les villages.
Mohamed fait partie de ceux qui refusent de céder à la psychose. Patron du “ Trappeur ” - un bistrot en plein maquis, avec des tables en bois perchées dans les arbres - il ne veut pas abdiquer devant les terroristes. “ Ils n’attendent qu’une chose, c’est de nous voir vivre cachés et tétanisés par la peur. ” Alors à sa façon, avec pour unique compagnon le singe Fifi, grand amateur de bière et au milieu des portraits de Matoub Lounès, il résiste quotidiennement par sa seule présence. Comme Salah et Dhaouia, un couple de restaurateurs qui tient une guinguette, en bord de mer, à quelques kilomètres au nord de Tirgzirt, dans un secteur où plus personne n’ose s’aventurer dès la fin de journée. Et comme tant d’autres, plus anonymes les uns que les autres, et qui ne se font pas à l’idée d’abandonner leur pays à des tueurs de bébés et de vieillards. “ Les terroristes ont toujours rencontré de la résistance dans nos villages, explique Menad Embarek. Dans ces secteurs, les gens ne sont pas très réceptifs à la religion pure et dure. Les familles ont toujours été très ouvertes sur l’extérieur. Ici, encore plus que dans les villes, toutes les familles ont un parent qui travaille en France ou ailleurs. Cette immigration, qui d’ailleurs a toujours représenté une importante source de revenus, a certainement contribué à maintenir un esprit assez laïque. La présence des Arouchs prouve l’avant-gardisme de ces villages kabyles qui ont toujours été porteurs d’une certaine modernité.” A l’image peut-être de cette petite commune proche de Béni Douala où les habitants n’ont pas hésité à provoquer les Islamistes en installant une antenne parabole sur le minaret.
A Aitsaïd, l’un des premiers villages à s’être armé face à la menace terroriste, les jeunes du coin n’ont pas été si loin pour viser les satellites. En revanche, personne ne pourrait les empêcher de veiller tard dans les bars, pour assister à la retransmission des exploits de la JSK - la Jeunesse Sportive de Kabylie - l’équipe de foot emblématique de toute la région. Aux yeux de tous, les joueurs de la JSK sont tout simplement des héros. Depuis des décennies, cette équipe porte tous les espoirs de la jeunesse kabyle. A tel point que certains supporters n’hésitent pas - encore aujourd’hui - à donner plus de crédit à la JSK qu’aux arouchs. “ Ils finiront par se faire manipuler par le pouvoir, comme tous les autres ”, lâche avec cynisme un lycéen de vingt ans. C’est justement le désenchantement des jeunes qui inquiète les plus âgés, proches ou non du mouvement citoyen. Dans un pays où 70 % de la population a moins de 25 ans, personne n’ose imaginer que la jeunesse baisse les bras. Et que chacun puisse avoir déjà oublié l’espoir porté par les vers du poète Kateb Yacine, “ l’Algérie est un pays qui n’a pas fini de venir au monde ”.

     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf / Odessa
Histoire et patrimoine
Algérie
janvier 2003