Les Palestiniens au Liban

L’État libanais leur interdit de travailler. Ainsi que de construire de nouvelles maisons, de rénover ou d’agrandir leurs piètres logements. Ils ne disposent pratiquement d’aucun revenu, d’aucun droit civique et social digne de ce nom. Depuis 1948, des générations de réfugiés Palestiniens s’entassent dans des camps délabrés, sans confort et sans hygiène. Ils n’ont que le droit de rêver d’une Palestine que les plus jeunes n’ont jamais connue. Et que les plus anciens espèrent retrouver, sans vraiment se bercer d’illusion.

Assis en tailleur sur son matelas, Hamed quitte rarement son unique pièce de vie et son décor minimaliste. Un petit meuble en bois vernis aux étagères vides et poussiéreuses. Quelques coussins pour les visiteurs. Un tapis décoloré au sol. Les images de Yasser Arafat et de la Mecque punaisées sur les murs délavés. Une carte de la Palestine, derrière la porte, mais visible depuis le lit. D’une voix forte, il se souvient. « Comment voulez-vous oublier ? On a tout laissé derrière nous : nos maisons, nos champs de blé, nos oliviers …C’est terrible de quitter la terre où vous avez toujours vécu et travaillé. » A 85 ans, Hamed s’avoue inconsolable. Et pas un jour ne passe sans qu’il évoque avec d’autres - souvent des plus jeunes - sa vie d’antan. Ses années passées à Hittin, un petit village non loin du lac de Tibériade. « Le temps où l’on était encore vivant. » Et puis, les mois de cauchemar. L’année 1948. La première guerre israélo-arabe, les premiers affrontements, les premiers massacres de l’armée israélienne dans des bourgades du Nord. Des semaines de terreur, de panique et au bout du compte, l’exode. Hamed, comme cent milles autres Palestiniens, va devoir fuir son pays et chercher refuge chez le plus proche voisin, le Liban. « Je me souviens parfaitement du jour de notre départ. Les gens étaient terrorisés. A notre arrivée au Liban, on nous a installés dans des tentes que nous avions beaucoup de mal à retenir quand le vent soufflait. Nous étions épuisés et nous avions si faim. » Aujourd’hui, le béton a remplacé la toile de tente. Hamed vit au camp de Ein El Hilweh, aux portes de la ville de SaÔda. La frontière palestinienne - ou israélienne, comme on veut - est à moins d’une heure de voiture. Mais Hamed ne se fait guère d’illusion. Il est persuadé que les Palestiniens ne sont pas prêts de rentrer chez eux. Et que lui, va mourir au camp.
L’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA, lire encadré), recense environ 390 000 réfugiés palestiniens au Liban (soit environ 10 % de la population libanaise). Une donnée certainement en deçà de la réalité si l’on considère que des dizaines de milliers de personnes passent à travers les mailles des recensements. Aux réfugiés de 1948, comme Hamed et les siens, sont venus s’ajouter des milliers de familles refoulées par la guerre des Six Jours (1967), ainsi que par les événements du « Septembre noir » de 1970 (mois pendant lequel l’OLP sera chassée de Jordanie et installera ses feddayins sur le territoire libanais) ou encore expulsées en 1991 par les Pays du Golfe, en représailles au soutien apporté à l’Irak par l’autorité palestinienne. Depuis, leur nombre n’a jamais cessé d’augmenter en raison une croissance démographique importante (+ 3,3 % en moyenne par an). La population palestinienne au Liban est désormais répartie dans 12 camps dits « officiels » et une quarantaine de regroupements « non officiels », manière élégante de ne pas dire « bidonvilles ». De toutes les façons, qu’ils vivent dans des secteurs reconnus ou non par les autorités (principalement par l’UNRWA), les Palestiniens endurent d’incroyables conditions de vie. « Bien que l’insécurité soit une caractéristique marquante palestinienne où qu’elle se trouve, des Territoires Occupés au Néguev, d’Australie ou à Glasgow, explique Rosemary Sayigh, auteur dans un ouvrage de référence sur la question*, leur situation au Liban est unique en matière d’exclusion politique, économique et sociale » . Et Rosemary Sayigh de poursuivre en affirmant que « leurs droits civils sont étranglés par des lois et des pratiques dont le but, non avoué toutefois, est de leur rendre la vie tellement insupportable que beaucoup préfèrent partir ».

A vrai dire, depuis le début de l’exil, les autorités libanaises se sont toujours efforcées de marginaliser les réfugiés Palestiniens. Et au fil du temps, une véritable politique de discrimination n’a fait que se renforcer, venant s’ajouter aux difficultés économiques du pays qui frappent de plein fouet le peuple de la rue dans son ensemble. A l’origine de cette discrimination, plusieurs raisons. Les gouvernements libanais ont toujours redouté de voir les réfugiés s’implanter sur leurs terres. D’ailleurs, les Palestiniens reprennent souvent à leur compte la formule d’un représentant de l’OLP résumant ainsi certaines contradictions libanaises : « Le Liban avec la Palestine mais contre les Palestiniens ». A cela, ajoutons la méfiance d’une grande partie de la classe dirigeante inquiète de voir les Palestiniens déséquilibrer le fragile système politique multiconfessionnel réparti entre Musulmans et Chrétiens. Enfin, il ne faut pas négliger un indéniable sentiment anti-palestinien largement partagé par une frange de la société libanaise qui rend l’OLP et son peuple, grands responsables de la guerre civile. «Toutefois, il ne faut pas généraliser. Nous vivons en parfaite harmonie avec beaucoup de Libanais, nuance Abd Marouf, journaliste d’une agence de presse palestinienne. Il faut distinguer le gouvernement de son peuple. Les dirigeants, eux, ne nous veulent pas et nous pourrissent la vie. Comme l’on dit souvent, au Liban, les Palestiniens n’ont que le droit de résider et de mourir ». Une formule à peine exagérée devant la liste d’interdits dictée par la loi libanaise : interdiction d’exercer pas moins de soixante-dix métiers, interdiction de devenir propriétaire d’un logement, interdiction d’introduire dans les camps des matériaux de construction, interdiction d’organiser des activités culturelles, intellectuelles et d’information au service de la cause palestinienne ou sur des problèmes sociaux concernant les réfugiés, interdiction de prendre part à la vie politique, syndicale et citoyenne … sans compter la décision du gouvernement libanais de ne jamais reconstruire les camps détruits pendant la guerre au début des années 80, de ne pas bâtir de nouveaux camps, ni d’agrandir les camps existants et de limiter les services de base (eau potable, électricité, téléphone …). Il y a encore quelques années, les Palestiniens n’avaient même pas le droit d’enterrer leurs morts dans les cimetières. On creusait alors sous les maisons pour y ensevelir les cadavres. Aujourd’hui, les morts reposent comme il se doit. Et en surface, on vit comme on peut, dans des espaces insalubres et surpeuplés (à Ein el-Hilweh, près de 45 000 personnes vivent sur 1 km2). Le chômage touche aujourd’hui entre 60 et 70 % de la population potentiellement active et plus de 60 % des familles vivent sous le seuil de pauvreté.

Sabra et Chatila symboles du drame

Le minuscule appartement de la famille Aldi-Myati est rongé par l’humidité. Les plafonds et les murs sont moisis. Il faut dire que l’unique fenêtre de la seule pièce de vie donne sur une ruelle large d’à peine un mètre cinquante. Le soleil ne peut rien pour eux. Surtout dans ces appartements en rez-de-chaussée, régulièrement visités par les rats et les cafards. Les parents et leurs trois enfants se partagent à peine neuf mètres carré. A la lumière d’une seule ampoule suspendue au plafond. Le frigo ne marche jamais. La puissance électrique des lieux n’est pas suffisante. Le filet d’eau qui coule du robinet dans le coin cuisine est imbuvable. Le père, gravement malade, passe ses journées sur une banquette. Sa femme et ses trois enfants dorment à même le sol. La maman a réussi à décrocher un petit boulot dans une association. Les gamins sont parrainés par des familles étrangères - par l’intermédiaire d’organismes spécialisées - qui leur envoient chaque mois environ trente euros. Sans ces faibles revenus, on se demande comment les Aldi-Myati pourraient survivre. Car tel est le lot quotidien des quelque quinze mille personnes vivant dans les camps de Sabra et de Chatila. Les conditions de vie sont les mêmes dans tous les camps du Liban. Et peut-être encore plus dramatiques dans les « regroupements » (lire encadré). Mais Sabra et Chatila, rivés aux faubourgs du sud de Beyrouth et tristement rendus célèbres par les massacres de 1982, résument bien sur un périmètre réduit, l’ampleur du drame des réfugiés. Contrairement à certains camps dans le sud du Liban, ici, vous ne franchissez aucun poste de garde de armée libanaise. Mais d’une rue à l’autre, vous comprenez parfaitement que vous quittez le Beyrouth des Libanais pour celui des réfugiés (bien que certaines familles extrêmement pauvres, d’origines libanaises et syriennes, vivent aussi dans les camps). Certes, les portraits de Yasser Arafat, du cheik Yassid, des martyrs et les couleurs de la Palestine viennent recouvrir les murs.

Mais il y a surtout ces labyrinthes de ruelles qui se perdent dans un amas de béton, de murs en parpaings élevés à la va-vite au risque de s’effondrer, ces eaux stagnantes dans les caniveaux, ces odeurs de moisissure, d’urine et d’égouts gavés comme des cuvettes de chiotte. L’UNRWA assure le ramassage des ordures ménagères mais ne peut faire plus. Il y a aussi ces milliers de fils électriques, tressés et entremêlés, suspendus d’un immeuble à l’autre, au risque de se décrocher et d’électrocuter un passant, comme cela arrive souvent. État ne délivre que 5 ampers à chaque foyer (au prix de 35 dollars par mois), et ce juste, pour dix heures par jour. Alors on tire des c‚câbles pour se raccorder à des postes et des groupes électrogènes. Un véritable marché de noir de électricité s’est organisé avec la complicité de Libanais. Le problème de l’eau est résolu différemment. Des stations d’eau potable se trouvent dans le camp. Mais très souvent gérées par le Hezbollah, elles ne sont accessibles qu’aux femmes voilées et aux familles qui le soutiennent. Il y a enfin cette ribambelle de petits commerces, d’échoppes en tout genre, d’étals plus ou moins garnis. État leur interdisant de travailler, les Palestiniens n’ont pas le choix pour survivre. Soit tenir une petite boutique dans le camp (à condition de connaître la combine pour se procurer des produits à vendre), soit travailler au noir avec en prime, la certitude être exploité par des patrons libanais. Seul employeur officiel de palestiniens, l’UNRWA qui embauche environ 25 000 personnes dans ses écoles et ses divers centres. Mais attention, État libanais n’accorde aucune couverture et prestation sociale à ces salariés. Plusieurs associations palestiniennes - en grande partie soutenues financièrement par des fondations étrangères - ont aussi créé des emplois. C’est le cas de l’association Beit Atfal Assumoud qui gère des jardins d’enfants pour tout-petits (les écoles de l’UNRWA accueillent les enfants à l’âge de la maternelle), organise des activités pour les adolescents et apporte une aide sociale et médicale aux familles les plus démunies. C’est aussi le cas de l’association Najdeh, très active auprès des jeunes enfants et des femmes. Dans un petit immeuble rénové au cœur de Clément, les équipes de Éternité dirigent des classes de soutien scolaire, des ateliers manuels ou encore des stages de formation. Pour quelques dollars, de jeunes gens peuvent venir apprendre la coiffure ou l’informatique. « Ce n’est pas évident. Les jeunes nous demandent souvent, à quoi bon d’aller à l’école ou d’apprendre un métier, puisqu’ils n’auront jamais le droit de travailler, nous raconte Nadia, une animatrice de l’association. Nous leur faisons toujours la même réponse : il ne faut pas baisser les bras et encore moins sacrifier notre avenir »

La jeunesse entre espoir et désespoir

L’avenir, un concept bien flou aux yeux de tous les jeunes que nous rencontrerons du nord au sud du pays. A Bedawi, aux portes de Tripoli, dans un camp peut-être plus aéré que les autres par l’organisation de son bâti, Rawad, 22 ans, animateur dans un jardin d’enfants et sa sœur Rana 34 ans, assistante maternelle, mesurent le désespoir des plus jeunes. « Nous en sommes à la troisième génération de réfugiés, explique Rawad. Nous les jeunes, nous n’avons connu que le camp et rien d’autre. Et franchement, notre seul but, c’est de sortir d’ici et de retrouver la Palestine. » Certes. Mais comme le fait remarquer Rana, « la paix n’est pas pour demain. Et même si elle arrive, de quelle paix s’agira-t-il ? »  En attendant, il faut « gérer » comme elle dit. S’occuper d’enfants que beaucoup d’adultes trouvent de plus en plus déstabilisés et désœuvrés. Soutenir moralement les parents rongés par l’inactivité, les maladies nerveuses et souvent en quête de vrais traitements médicaux (dans tous les camps, on note beaucoup de cancers, de maladies de la peau, de diarrhées, de rhumatismes, d’asthme et même des cas de tuberculose). A Bedawi comme ailleurs, les centres de soins - modestes hôpitaux gérés souvent par le Croissant Rouge - manquent considérablement de moyens. Et puis il faut aussi calmer les ardeurs des adolescents, exaspérés par le conflit israélo-arabe et obsédés par le fantasme du départ. Tous rêvent de trouver cinq mille dollars, d’embarquer clandestinement à Beyrouth et de filer vers la Turquie ou les pays scandinaves. En attendant les retrouvailles avec «la terre volée par Israël », comme aime le répéter Rawad, un foulard palestinien enroulé autour du cou.
Des plages qui bordent le camp de Rashidieh, au sud du pays, on aperçoit cette « Palestine » tant espérée. Silhouette sombre et presque anodine d’un bout de terre qui s’étire vers la mer. Jamal Issa, directeur du bureau de presse de l’OLP au Liban et notre guide d’un jour, prend le temps de scruter l’horizon. Une énième cigarette aux lèvres, il raconte ce jour déjà lointain où sa famille réfugiée est allée à la rencontre de ceux qui sont restés en Palestine. Séparés par la frontière et ses barbelés, ils n’ont pu que se faire signe de loin et se casser la voix à crier d’une colline à l’autre, les furtifs messages d’une famille déchirée. «J’ai souvent du mal » expliquer comment on a pu en arriver là », lâche-t-il à voix basse. Beaucoup plus que dans les camps du Nord, l’OLP - principalement le Fatah, faction créée par Yasser Arafat - est particulièrement présente et active dans le Sud (malgré une très forte présence du Hezbollah) L’organisation politique soutient financièrement bon nombre de familles, finance aussi des installations électriques ou d’eau potable, gère de nombreux centres médicaux, sociaux et éducatifs et supplante, d’après ses dirigeants, « les manquements de l’UNRWA, moins présente qu’auparavant. » Sur ce point, l’UNRWA se défend en affirmant que son action est toujours aussi importante mais que les besoins sont de plus en plus considérables. « Nous connaissons mieux que quiconque la gravité de la situation, nous explique le Sultan Abu Alaynen, commandant en chef des forces de l’OLP du Liban, dont le quartier général se trouve à Rashidieh. La souffrance fait partie de notre héritage. Mais nous avons une telle volonté de continuer à vivre. Les Israéliens et leurs alliés ne parviendront pas à nous faire renoncer ‡ revenir chez nous. » Pour autant, et sans jamais renoncer à la Palestine, on sent bien chez certains jeunes, un certain attachement à la terre libanaise. Surtout chez ceux qui ne vivent pas dans les camps comme ce groupe d’adolescents rencontrés à Jalala, une petite commune dans ce vaste et magnifique plateau de la Békaa. Leurs familles, ouvriers agricoles ou commerçants, ont réussi à éviter les camps. Mais ils n’en restent pas moins des Palestiniens sans droit. « Nos conditions de vie sont difficiles, explique une jeune étudiante infirmière. Mais nous sommes nés ici. Et puis, nous y avons tous nos souvenirs d’enfance et nos amis. Le problème vient de l’État libanais pas de son peuple. Dans cette région, les Libanais et les Palestiniens vivent parfaitement ensemble. Et si un jour le Liban nous accorde tous les droits comme à n’importe quel citoyen, je ne sais pas si j’aurais envie de partir … même si la Palestine reste ma terre. » Cruel dilemme que se posent certains mais qui pour l’instant n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’heure, Éva Alhaj, jeune assistante du directeur de The National Association of Medical Social Care and Vocational Training, une importante association de médecins palestiniens qui organise principalement des stages de formation dans le domaine médical et social, fait partie de ceux qui refusent de se poser la question. Elle illustre bien cette jeunesse palestinienne dynamique et déterminée. Par chance, elle travaille. Le soir venu, elle participe à des ateliers de danse traditionnelle, au cœur de Burj el-Barajneh, « mon camp » , lâche-t-elle toujours avec fierté et sourire. Cette belle et gracieuse militante associative soutient qu’ « il y a de l’espoir et qu’elle y croit ». Même si sur le ton de la confidence, au lendemain d’un raid de l’aviation israélienne en terres libanaises (ce raid fortement condamné par le gouvernement libanais visait une position de l’OLP, dans la nuit du lundi 7 juin 2004, à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth) Éva avoue le regard sombre « avoir peur de l’avenir. Nous ne devons jamais oublier que le peuple palestinien vit une guerre et que même nous, au Liban, nous ne vivons pas en paix. »

     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Jean-philippe Arles
Ethno