Prostitution : Les esclaves du canal

Dans leurs maigres bagages, ces jeunes filles portent toute la souffrance de celles qui ont fui la misère de leurs pays d’Europe de l’Est avant d’échouer dans les filets des réseaux mafieux. Elles rêvaient de bonheur. Les voici réduites en esclavage à Toulouse, sur les bords du canal.

Silhouettes perdues dans la nuit, on les croise du côté de la rue de la Colombette et surtout au bord du canal du Midi. La prostitution a son territoire, connu de tous et ouvert à tous, entre le pont des Minimes et celui de l’Embouchure. Pratiquement sous les fenêtres du nouvel Hôtel de Police. Après tout, la prostitution n’est pas réprimée par la loi. Seul le proxénétisme est interdit.
Les jeunes filles sont blondes, fragiles, presque timides, et n’affichent pas d’accoutrement particulièrement racoleur ou provocant. La tenue est plutôt sobre. L’ attitude presque maladroite. Elles se tiennent là, sous les halots des lampadaires, debout ou accroupies, seules ou par petits groupes, un téléphone portable toujours à portée de main, sans trop se mêler aux autres prostituées, en particulier celles venues d’Afrique. Elles attendent les clients dont le ballet des voitures tourne autour d’elles toute la nuit. Autant d’anonymes qui, derrière leur volant, les scrutent et les détaillent dans la lumière crue de leurs phares, s ‘arrêtant parfois pour les prendre quelques minutes à leur bord.
Ces jeunes femmes, originaires des pays d’Europe de l’Est, “ tapinent ”. Mais ce ne sont pas des prostituées “ ordinaires ”. À la différence des autres filles, dont le sort n’est pas pour autant enviable, “ ces putes venues de l’Est ” sont de véritables esclaves. Elles incarnent l’extrême inhumanité de la condition d’esclave. Au vu et au su de tout le monde. Dans l’indifférence quasi générale. “ Leur situation est complètement banalisée, confirme un magistrat toulousain, alors que ces filles vivent un véritable calvaire. On ne va pas établir d’échelle de valeurs dans ce que vivent les prostituées mais disons que ces jeunes femmes de l’Est sont pour la plupart, ni plus ni moins, de vrais esclaves . ”
Natalia connaît bien les berges du canal. Elle connaît surtout le type d’esclavage auquel sont réduit ces jeunes filles, chassés de leurs pays, de leurs village, de leurs famille, par la guerre et la misère et qu’on retrouve de plus en plus nombreuses sur le pavé toulousain comme sur celui des grandes métropoles européennes. Cette jeune Moldave de 22 ans s’est prostituée ici, durant plusieurs mois. Une jeune femme - pour ne pas dire une gamine - aux larges pommettes, mais dont l’apparence enfantine ne suffit pas à dissimuler toutes les blessures. Aujourd’hui, elle ne se prostitue plus. Mais les marques de son calvaire sont bien visibles. Dans la fragilité de sa voix, dans son regard parfois hésitant, dans ses gestes nerveux, dans son léger sourire qui s’évertue à éclairer tant bien que mal un joli visage. Le souvenir de son cauchemar est là, en profondeur, comme une écharde glissée sous la peau. Une légère pression et la douleur ressurgie. Natalia s’exprime dans un bon français mais souvent, l’émotion submerge son discours.
Elle explique qu’elle a voulu fuir la misère économique de son pays. La Moldavie ne lui promettait aucun avenir. Aussi a-t-elle décidé de tenter sa chance plus à l’Ouest. Dans un pays “ riche ” où elle espérait rapidement trouver un travail. Elle qui avait fréquenté la Faculté durant plusieurs années, elle qui suivait des cours de piano, elle qui se disait qu’elle arriverait bien à se débrouiller. Direction l’Italie, avec un billet touristique. Une amie de sa mère devait l’attendre. Sur le quai, personne. Elle rencontre alors d’autres Moldaves, rejoint un squatt et sans le savoir, pousse les portes de l’Enfer. Une nuit, plusieurs hommes la violent. Terriblement choquée, seule, elle rencontre une femme qui lui signifie qu’il n’y a pas d’autres choix de se prostituer. En réalité, cette fausse âme bienveillante la vend à un proxénète albanais qui la place immédiatement sur les trottoirs de Rome. Quelque mois plus tard, contactée par sa cousine qui se prostitue à Toulouse, elle fuit en France avec l’aide d’un autre proxénète albanais. Elle n’aura pas le temps de “ travailler ” pour cet homme tombé rapidement dans les filets des policiers SRPJ. Mais faute d’argent, elle devra tout de même faire le trottoir. Jusqu’au jour où elle rencontra quelqu’un - “ un jeune homme qui ne fut pas client ”- qui lui donna la force de “ quitter la rue et de retrouver espoir ”. À quelques nuances près, des dizaines et des dizaines de filles - Moldaves, Bulgares, Biélorusses, Tchétchènes, Albanaises…- ont suivi le parcours de Natalia sans connaître la même fin heureuse. Qu’il s’agisse des premières filles arrivées sur Toulouse en 1996 - elles n’étaient alors que trois ou quatre - ou de la quarantaine (en moyenne) qui se prostituent aujourd’hui sur la ville, toutes avaient le même projet. La même envie de fuir le désespoir ambiant de l’ancien bloc soviétique. La grande majorité d’entre elles sont des jeunes mères de famille (la plupart on entre 18 et 22 ans) qui ont décidé de laisser leur enfant à la famille, avec espoir, un jour, de le récupérer. “ C’est la crise économique de leurs pays qui les pousse à partir et qui les précipite dans ces situations désespérées, explique une responsable de l’association Grisélidis. D’ailleurs, aucune ne souhaite revenir chez elle. En revanche elles rêvent toutes de pouvoir faire venir leur enfant. ”
Ces jeunes femmes plus ou moins à la dérive sont tombées d’une façon ou d’une autre dans les filets de vastes réseaux de proxénètes, essentiellement Bulgares ou Albanais. Après avoir répondu, par exemple, à des annonces leurs promettant de faux jobs de serveuse en France. Quelques-unes avouent êtres parties en sachant pertinemment ce qui les attendait. D’autres, encore plus rares, ont été enlevées de chez elle. Une fois aux mains des proxénètes, c’est le drame. Elles n’ont plus le choix. On leur confisque leurs papiers, on les menace de représailles sur leurs familles si jamais elles se rebiffent. “ On ne sait jamais si c’est vrai ou si c’est faux, témoigne Natalia, mais dans le doute, on a peur, terriblement peur, alors on obéit aveuglement, on ment à nos familles qui croient qu’on a trouvé un boulot. ” La plupart reçoivent “ une instruction ” comme le disent les proxénètes. Avant de rejoindre le trottoir, pendant plusieurs jours, dans une maison ou un appartement, des hommes et parfois des femmes leur “ enseignent ” les différentes pratiques sexuelles susceptibles d’êtres exigées par les clients. Ce sont en réalité de véritables séances de viol et de violence inimaginables qu’elles tentent ensuite d’enterrer dans leurs silences.
Le circuit est souvent le même. Les filles passent d’abord par l’Italie -Milan est le véritable supermarché des jeunes femmes venues de l’Est - ou par les bordels espagnols. Puis, elles sont achetées par d’autres proxénètes, revendues, rachetées pour quelque millier de franc “ comme une vulgaire marchandise ” résume écœuré un policier toulousain. “ Elles sont trimbalées à travers l’Europe, explique ce fonctionnaire de police. Elles sont maltraitées, vivent dans la peur, sous la pression et débarquent un beau jour en France. Généralement, les proxénètes les laissent deux à trois mois dans une même ville avant de les déplacer. Pas facile d’empêcher tout cela, les réseaux de proxénétisme sont incroyablement bien organisés .” Même si, au cours des deux dernières années, la police judiciaire de Toulouse a réussi à démanteler quelques entreprises de prostitution, les proxénètes, du moins ceux qui sont impliqués dans les réseaux mafieux, ne vivent pas dans la région. Ils gèrent “ leurs affaires ” depuis Paris, Bruxelles, Milan ou le sud de l’Espagne. “ Ce qui n’empêche pas que les filles soient tout de même tenues, ” précise un enquêteur de la brigade des mœurs. Des “ intermédiaires ” - parfois des prostituées - servent à récupérer l’argent mais aussi à surveiller les jeunes femmes. Il n’est pas rare d’ailleurs de trouver à proximité des filles un ou plusieurs hommes, planqués dans une voiture. Ces sbires que la police piste inlassablement en vue de remonter toute la filière, surveillent le nombre de passes, comptabilisant ainsi le chiffre d’affaires. A raison de 200 francs “ la pipe ” et de 300 francs “ l’amour ”, comme l’on dit sur le trottoir.
Chaque nuit, une fille fait environ quinze passes et elle se prostitue pratiquement sept jour sur sept. Le marché de l’esclavagisme des filles de l’Est est donc prospère à Toulouse : entre 3 et 4 millions de francs par mois qui vont grossir le compte en banque des mafias par des circuits complexes de blanchiment. “ Certains filles arrivent à cacher de temps en temps un peu d’argent, avoue Natalia. Il vaut mieux ne pas se faire prendre. De même qu’il ne faut jamais rester longtemps avec un client. Jamais plus de dix minutes, sinon on le regrette … ”
Natalia évoque alors, sans donner de détails, ce qu’elle appelle “ les expéditions punitives ” des seconds couteaux ou du proxénète en personne. Il n’est pas toujours évident de connaître la véritable nationalité de ces jeunes femmes. Elles ont souvent franchi la frontière avec de faux papiers. “ Il n’est pas rare même qu’un même passeport ait même servi à plusieurs ”, explique un officier de police. Une fois sur le territoire français, elles tentent de régulariser plus ou moins leurs situations. Elles déposent à la Préfecture une demande d’asile politique ou d’asile territorial, en sachant que tout demandeur peut bénéficier d’une couverture santé (CMU)et d’un an d’Assedics. Le subterfuge ne se révèle souvent qu’au cours de l’instruction du dossier qui prend plusieurs mois. En attendant que la Préfecture découvre l’irrégularité, la jeune fille se prostitue sans être véritablement inquiétée par l’administration. Le jour où les choses se gâtent, les proxénètes changent la fille de ville. Et ils lui font formuler une nouvelle demande dans une autre préfecture, parfois même avec un nouveau passeport. Les filles qui font la demande sous leur véritable identité ne sont pas mieux loties. Le droit d’asile leur est pratiquement toujours refusé. Alors, d’appel en appel, de titre de séjour en titre de séjour, elles vivent en sursis. En marge d’une société qui ne leur accorde que ses trottoirs. “ Ceci étant, on imagine mal l’administration renvoyer l’une de ces filles à la frontière, observe une travailleuse sociale. Pour des raisons humanitaires et politiques, je pense que personne n’oserait. Et puis la police n’a pas intérêt à perdre leurs traces. Sans elles, ils perdraient à tout jamais la piste des proxénètes. ”
Mis à part leur bout de rue, l’univers quotidien de ces filles est extrêmement limité. Généralement, elles vivent à l’hôtel ou dans une résidence hôtelière. Un mode d’hébergement qui peut leur coûter près de 10 000 francs par mois.Une lourde charge qui s’additionne aux importantes notes de téléphone portable - souvent entre 6 000 et 8 000 francs - qui constitue leur ultime lien avec le monde libre, avec leurs familles et leurs enfants. “ Avec ce que leur laissent les proxénètes, elles ont à peine de quoi vivre et se loger, ” souligne un policier. Une responsable de l’association Grisélidis confirme que “ beaucoup d’entre elles souhaitent pouvoir accéder à un logement stable. Mais c’est très difficile devant les exigences des propriétaires. Sans feuille de paie, comment faire ? ” D’ailleurs, même si elles le voulaient ou si certaines le pouvaient, elles n’ont pas leur place sur le marché du travail. La loi française interdit à tout demandeur d’asile de travailler, ce qui fait réagir vivement les associations concernées. “ Si l’Etat revoyait ce point important, explique un membre de l’équipe de l’Amicale du Nid, les jeunes femmes auraient peut-être une chance supplémentaire de s’en sortir. Nous savons que cette question est actuellement débattue dans les ministères concernés. ” Leurs chambres d’hôtel, c’est un peu leur seul cocon. Epuisées, déphasées, désespérées, elles tentent le matin et l’après-midi, de trouver un minimum de repos et de tranquillité. L’été, elles se prostituent de 22 heures à 5 heures du matin. L’hiver, elles rejoignent la rue encore plus tôt vers 21 heures. Extrêmement fragilisées et déstabilisées, certaines ont alors recours à l’alcool et aux anxiolytiques. Toutes s’accrochent comme elles peuvent. “ Il faut tenir physiquement et se donner du courage avant d’y aller ”, résume sobrement Natalia. Leur état de santé s’en ressent. D’autant que la plupart hésitent à recourir aux soins, par peur d’une hospitalisation ou d’une “ interdiction ” de travailler. Les problèmes rencontrés le plus souvent sont essentiellement d’ordre gynécologique. L’utilisation des préservatifs - exigés par les proxénètes qui tiennent à garder “ leur bétail ” en bonne santé et qui entretiennent aussi des relations sexuelles avec leurs prostituées - n’empêche pas que certaines IVG soient pratiquées. En revanche, à ce jour, les cas de Sida semblent rarissimes et ne semblent pas plus fréquents chez elles que dans l’ensemble de la société.
“ Les filles subissent pourtant une pression terrible, explique une responsable de Grisélidis, de plus en plus ne veulent pas utiliser de capotes pour les fellations. ” Les actes sexuels s’exercent dans des conditions exemptes d’hygiène. Les filles s’exécutent dans les voitures - sur les parkings proches du canal du Midi - s’exposant aussi à la violence de certains clients qui n’hésitent pas à les frapper ou à les menacer. Il faut s’appeler Michel Houellebecq - petit écrivain à la mode - pour oser dire que “ la prostitution instaure un rapport sympathique où l’acte sexuel peut être joyeux ”. Joyeux, le mot sonne étrangement quand il s’applique à des femmes réduites à l’esclavage et qui mettent leur vie en danger. “ On essaie de ne pas y penser, confie Natalia. Mais chaque fois que je regagnais mon lit, je priais Dieu pour que le cauchemard s’arrête dès le lendemain. ” Esclaves modernes, ces filles vivent dans une totale solitude. Elles ne connaissent que le monde de la prostitution et n’aperçoivent aucun autre horizon. Aussi se renferment-elles sur elles-mêmes. Traumatisées, mises sous pression, dépendantes d’un entourage de violence, en lutte à une cruauté permanente, ces filles se construisent de véritables carapaces. Les policiers ou les associations qui les côtoient en témoignent. Généralement, par peur, elles font peu confiance à ceux qui souhaitent les aider et mettent du temps à se livrer. Et elles ne parlent pas toujours français. Signe de leur immense désarroi, un grand nombre cherche toutefois le soutien des associations présentes sur le terrain. Essentiellement, celles qui ne subissent pas trop la pression d’un proxénète. Elles n’hésitent pas alors à venir trouver refuge quelques heures durant, dans les locaux de l’Amicale du Nid ou de Grisélidis. “ Comme la plupart des prostituées qui souffrent d’une stigmatisation, elles ont besoin de sécurisation psychologique, explique-t-on à Grisélidis. Elles doivent mener un travail de revalorisation de soi. Nous cherchons à les sortir de l’isolement. ”Les travailleurs, les infirmières, les éducateurs, les assistantes sociales font tous le même constat : exemptées les associations présentes, il n’existe pas de structures où ces jeunes prostituées peuvent s’exprimer et “ déposer ” ce qu’elles ont en elles. “ Quand elles arrivent à sortir du réseau, constate-t-on à l’Amicale du Nid, elles tentent de reconstruire une nouvelle vie. Le projet de mariage avec un homme français peut en être la traduction. Mais l’absence d’espace de parole adaptée pour évacuer le poids d’un vécu traumatisant nous amène à penser que cette tentative de reconstruction risque d’être d’autant plus difficile. ” D’où la nécessité de les aider à se restructurer et à repartir sur de nouvelles bases. “ C’est pourquoi, explique un membre de l’équipe de Grisélidis, il est très important de les aider à revenir sur un projet de vie. ” “ Les associations représentent un incontestable ballon d’oxygène, tout comme les traducteurs qui les aident pas mal, reconnaît un enquêteur du SRPJ. Nous essayons toujours de les aiguiller vers ces assos mais nous ne pouvons rien de plus si ce n’est tout faire pour coffrer les proxénètes qui terrorisent ces gamines. ”
En attendant, les petites sœurs de Natalia continuent d’arriver régulièrement à Toulouse avec dans leur bagage, un faible, un très faible espoir, de sortir de ce tunnel infernal. Le marché des jeunes filles de l’Est bat son plein. Et le commerce des esclaves passe toujours et encore par les rues de Toulouse.
     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Jean-Christophe Sannicolas
Tout-Toulouse / Le Monde
du 24 au 30 octobre 2001