Protestants - Les nomades de la foi

Les Tziganes évangéliques sont la deuxième église protestante en France, après les réformés. Leur foi nouvelle a fait de leur communauté, rejetée partout, une communauté élue par Dieu. D’où leurs spectaculaires certitudes.

C’est l’un des plus beaux jours de sa vie. Malgré son jeune ‚âge - elle n’a encore que seize ans - Elodie est convaincue que ce dimanche 30 août 2004 restera « pour toujours » la grande journée de son existence. Avec une vingtaine d’adolescents et de jeunes adultes, Elodie vient de recevoir le baptême par immersion (lire encadré). Devant environ mille personnes et sous un immense chapiteau, la jeune fille fut plongée, toute de blanc vêtue, dans une petite piscine gonflable. Pour elle, ce baptême est synonyme de renaissance. « Avant je ne vivais pas. C’est une nouvelle vie qui commence pour moi, nous confie-t-elle juste après, ses cheveux bouclés dégoulinants et le corps enveloppé dans une large serviette. Je viens de dire publiquement que je suis une bonne chrétienne. Désormais je vais vivre au service de Jésus que j’ai rencontré. Je sais qu’il est vivant. » Ses copines se bousculent alors pour être prises en photos avec elle. Jésus savoure l’instant, le concluant par un « Gloire à Dieu » qu’elle recouvre de son rire de gamine.
Jésus est tzigane. Protestante. Et depuis ce fameux dimanche, elle fait partie officiellement de ce qu’elle nomme elle-même, « l’immense famille des tziganes évangéliques ». Pour son baptême, elle a donc attendu le grand rassemblement annuel des Tziganes, fidèles de l’église évangélique Vie et Lumière. Le rendez-vous avait lieu du 25 au 29 août 2004, sur l’aérodrome en partie désaffecté de Niergnies, près de Cambrai (Nord). Et pas moins de 25 000 à 30 000 personnes (lire encadré) ont répondu à l’appel de l’association Vie et Lumière Un véritable triomphe vécu comme tel par les organisateurs. « C’est notre plus importante convention, reconnaissait dès le premier jour, le pasteur Christian Dhont, l’un des coordinateurs du rassemblement. C’est bien le signe que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir suivre la parole du Seigneur. » Si l’on en croit les responsables de Vie et Lumière, leur mouvement évangélique connaît un succès phénoménal. Sur les 400 000 tziganes de France, plus de 130 000 les auraient déjà rejoints et fréquenteraient les 150 églises évangéliques de Vie et Lumière Environ 1400 prédicateurs se chargeraient de prêcher la parole de Dieu. Des chiffres confirmés par la Fédération protestante de France (FPF) dont Vie et Lumière est membre depuis 1975. « Ce mouvement est vraiment de plus en plus important, explique le pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la FPF, invité à Niergnies. Une fois de plus, la Bible a réveillé des gens dont la foi dormait. »
Si Vie et Lumière s’inscrit dans la continuité des mouvements de « réveil » du XIXe et XXe siècle, son histoire spécifique est plutôt récente. Tout commence en 1950 quand une mère de famille tzigane demanda à un pasteur - dont elle trouve le nom sur un prospectus distribué sur un marché - de venir prier pour son fils à l’agonie, le garçon souffrant d’une péritonite tuberculeuse. On raconte encore aujourd’hui après la prière, « le jeune Sino fut entièrement guéri par le Seigneur. » La nouvelle se répand alors dans toute la communauté tzigane. Et c’est un pasteur de Rennes, Clément Le Cossec, qui va devenir « l’apôtre des Gitans » et qui va former les premiers prédicateurs tziganes, toutes ethnies confondues, Roms, Sintis, Gitans, Voyageurs, Yenich, Manouches … La très grande majorité des familles étant nomades, la « parole de Dieu » se diffuse à la vitesse de l’éclair. Une parole accueillie à bras ouverts par des tziganes avides de spiritualité. Pour George Meyer, imposant président de Vie et Lumière depuis 1972, son peuple a surtout trouvé dans la Bible, une nouvelle raison être « Les Tziganes ont toujours adopté la religion des pays où ils vivaient, explique-t-il. Mais ils étaient délaissés par église Nous avons toujours été les victimes de discriminations et les oubliés des cathédrales. église ne voulait nous offrir que la charité, la bienveillance. Mais nous, nous voulions être aimés avant tout. Et soudain, nous avons découvert que la Bible s’adressait à nous. Elle nous dit que l’Éternité est une réalité, que Jésus est vivant, qu’il nous bénit. En réalité, nous avons toujours été religieux mais nous ne connaissions pas réellement le christianisme. Nous ne connaissions pas Jésus, ni l’Évangile qui nous fait désormais regarder notre cœur. Seule la Bible nous explique comment devenir de bons chrétiens et comment sortir du monde et de ses mauvaises choses. »
« Sortir du monde », l’expression qui revient certainement le plus souvent dans les propos très formatés des fidèles de Vie et Lumière En appliquant scrupuleusement les enseignements de la Bible, les Tziganes affirment renoncer aux sirènes du monde moderne, au tabac, à l’alcool, aux drogues, à toute forme de violence (principalement conjugale), au sexe hors des liens du mariage, aux sorties en boîtes de nuit ou même au cinéma, au vol, aux mensonges… comme s’il fallait absolument prendre le contre-pied de l’image négative qui leur colle à la peau. Et comme si « Dieu » avait choisi les seuls Tziganes évangéliques comme gardiens d’une morale que certains - au sein même de la FPF - trouvent excessive. « On nous prend pour des moralisateurs ou des voleurs de poules, affirme Joseph Dufresne, pasteur et forain, alors que nous sommes simplement du peuple de Dieu. »

Quand ils évoquent leur foi - dans un discours à la fois sincère, candide mais tellement récité - les fidèles racontent toujours le même cheminement basique. Jadis, ils vivaient dans le pêcher, dans l’ignorance du christianisme. Puis un jour, ils ont changé au contact de ce qu’ils nomment « une expérience ». Soit Dieu leur a parlé, soit ils ont assisté à un « miracle », souvent la guérison d’un proche condamné par la médecine mais sauvé par la prière Jésus les a alors bénis, les décidant à se baptiser et à ne jamais renoncer à la Bible. Celles et ceux qui ne partagent pas leur conviction sont surnommés « les rétrogrades ». «Nous ne cherchons pas à convaincre ni à forcer les gens, affirme Victor Landaeur, l’un des précurseurs du mouvement. Nos enfants sont libres de leurs choix. » Jean-Marie Moura, curé de Niergnies, venu en visiteur sur le site du rassemblement tzigane, n’est pas forcément convaincu par ce discours de tolérance. Comme beaucoup d’hommes église catholique, il reconnaît la sincérité de leur foi mais s’inquiète de leur intransigeance et de leur refus de tout œcuménisme. « L’un d’eux m’a tout de même certifié que je n’avais jamais rencontré Jésus, nous confia-t-il un peu décontenancé. Il m’a assuré que je me trompais, que je n’étais pas un bon chrétien … c’est un peu fort à entendre, non ? ». Même attitude dubitative chez Denis Lecompte, curé de la cathédrale de Cambrai, qui s’intéresse particulièrement à ses mouvements charismatiques. «La base de toute relation œcuménique, c’est le respect du baptême de l’autre, souligne-t-il. Je déplore leur attitude un peu sectaire mais en revanche, je salue leur ferveur, leur sens de l’évangélisation moins timide que chez nous. D’ailleurs, je pense que église catholique n’a pas su s’adresser à des populations qui se tournent aujourd’hui vers les églises évangéliques »
La jeunesse tzigane constitue l’une des « cibles » prioritaires des prédicateurs de Vie et Lumière Tout est mis en œuvre pour séduire filles et garçons : les innombrables chants religieux ont l’allure des tubes de la Star Academy, les jeunes prédicateurs rendent leur vocabulaire plus branché, de nombreux jeunes - déjà convertis - se bousculent pour témoigner lors de réunions publiques comme celles tenues sous de petits chapiteaux à Niergnies. Carlo Vigne, 23 ans, fait partie de ceux qui aiment raconter son « expérience ». «Je viens d’une famille catholique, explique-t-il dans un torrent de paroles, mais cela ne me suffisait pas. J’avais besoin de vivre avec le Seigneur. Puis j’ai rencontré les Évangiles et Dieu m’a parlé Mes parents étaient dans l’erreur, ils ne me comprenaient pas. Alors je me cachais pour lire la Bible et pour prier. Maintenant, je suis prédicateur. Mes parents commencent à changer. Ils ne sont pas encore convertis mais je pense qu’ils vont devenir de bons chrétiens ». Et à en croire l’ambiance de ces réunions de jeunes, les prédications soulèvent l’enthousiasme. A l’image des rassemblements et des messes entre adultes, les prédicateurs prêchent pendant des heures, les jeunes chantent à voix haute, les jeunes filles pleurent, crient leur amour à Dieu - parfois en tzigane -, les garçons hurlent le nom de Jésus, tous réclamant dans un brouhaha final, une bénédiction tant espérée. Certains jeunes restent toutefois sur la réserve. Comme Karine, 24 ans, qui avoue « aimer les choses de Dieu » mais encore vouloir « rester dans le monde ». « J’attends le déclic », reconnaît-elle d’un sourire malicieux. Ou encore comme Brandon, 18 ans, élagueur et grand supporter de l’OM, dont le cas est plus complexe. Le garçon s’est fait baptisé en 2001 mais « je me vois trop vilain, dit-il. Je n’arrive pas à sortir du monde, j’aime boire, j’aime les femmes… »  Brandon ne se sent pas pour autant perdu. « Si j’ai eu le droit de tomber, je pense avoir le droit de me relever. Après tout, il n’y a que Jésus de parfait. Mais, je sais que je vais redevenir un bon chrétien ». Quoiqu’il en soit, tous aiment retrouver l’ambiance des grandes conventions comme celle de Éternité Au nom de la foi, les différences ethniques s’oublient comme les conflits de générations. Et chacun consacre l’essentiel de son temps à écouter les prédicateurs et les pasteurs. Devant le public, le micro à la main, George Meyer a d’ailleurs profité des baptêmes pour rappeler que les Tziganes peuvent enfin envisager l’avenir. « Jésus est avec notre peuple. Et là où l’Homme ne peut plus rien, Dieu intervient. Il est notre espoir », lance-t-il aux familles émues. Son prêche terminé, il descend de scène, salue des fidèles, avant de dédicacer quelques Bibles.
     
   
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf - Odessa
Histoire et Patrimoine - Les protestants