Le raï, le chant des amours et des douleurs

On dit qu’il est la version algérienne du blues et du flamenco. Le raï chante les douleurs du quotidien au risque d’agacer les pouvoirs. Aujourd’hui, il continue d’enflammer les nuits d’Oran et de susciter des vocations chez les jeunes musiciens.

Bienvenue au temple du Raï. El Manara. L’un des plus célèbres cabarets d’Oran, pour ne pas dire de toute l’Algérie. Un véritable complexe avec salles de spectacles, restaurant, boîte de nuit, bungalows, videurs et gros bras sur les parkings. Au premier étage, la salle des habitués. Groupes d’amis venus s’éclater, couples plus ou moins légitimes, hauts fonctionnaires discrets, généraux incognito derrière la fumée de leurs cigarettes. Au plafond des boules en argent, des guirlandes de Noël. Sur la scène, juste devant l’orchestre, des brunes orientales pour films égyptiens, des blondes platinées dans des robes moulantes. Epaules charnues, bijoux clinquants, lèvres écarlates. Les mecs dansent autour. La sono sature. La bière rafraîchit les ardeurs. Et le raï inonde les cerveaux. Au rez-de-chaussée, la discothèque est plutôt réservée aux "plus jeunes". Mais, mêmes paillettes, mêmes décibels. Et toujours des filles disposées à déguster du champagne. Et bien plus si affinités. Ainsi vont les nuits dans la soixantaine de cabarets d’Oran. Les seules adresses o_ l’on peut venir écouter du raï.

Raï, traduisez par "opinion", "conscience", "point de vue". On présente souvent le raï comme une musique engagée, contestataire. Hadj Miliani, universitaire et auteur d’ouvrages sur le raï, préfère être plus précis : "Je dirais plutôt que le raï est avant tout "constataire"! Il parle de l’amour, de la vie de tous les jours, des douleurs, des injustices. Il dit ce qui ne va pas dans la société mais sur le ton du constat. Politiquement, il ne s’engage pas toujours." Il est vrai qu’à l’origine, le raï s’attachait surtout au quotidien sans pour autant dissimuler son esprit subversif. Au début du XXe siècle, les premiers artistes raï osent chanter le sexe, le plaisir, l’alcool, la solitude… Mais dès les années 1930, certains durcissent le ton en évoquant l’occupation fran¡aise. Le raï porte alors l’idée de résistance et d’indépendance. Sans tabou, il va rapidement devenir mal vu par le pouvoir algérien. D’autant plus que dans les années 1950, les femmes s’en emparent. Le franc-parler de Cheikha Rimitti, la plus grande chanteuse de raï de tous les temps, décédée en mai 2006, va irriter au plus haut point les conservateurs. Après l’indépendance de l’Algérie, le raï va se répandre dans tout le pays et croître en popularité. Mais son fief principal reste la côte Ouest, et plus particulièrement Oran. "Au temps des colonies, c’était une région très peuplée par les Européens, explique Hadj Miliani. Ruraux et citadins algériens ressentaient alors encore plus le besoin d’exprimer leurs conditions de vie. Ils le feront avec le raï qui va s’enraciner." Au fil des années, les guitares et claviers électriques font leur apparition aux côtés des instruments plus traditionnels.

Et puis une nouvelle génération de jeunes (les "cheb" en opposition aux "cheik", qui signifie vieux) va donner une dimension plus "moderne" au raï. Cheb Hasni, assassiné en 1994, incarne ce renouveau aux yeux des Algériens. Cheb Khaled, Cheb Mami, Faudel ou encore Rachid Taha lui ont donné une portée encore plus internationale. Plus commerciale aussi.
Boualem Benhaoua, producteur oranais, les a pratiquement tous eus sous contrat. Dans son bureau en désordre, au premier étage d’un magasin de disques, il désigne les dizaines de cassettes que de jeunes inconnus continuent à lui envoyer. "Le raï reste tellement populaire, explique-t-il en s’essuyant le front. Mais que voulez-vous que j’en fasse ? Ici l’industrie du disque est au plus mal. Les cd pirates, le téléchargement, les copies illégales et l’absence de législation pour les droits d’auteur nous tuent à petit feu." La nouvelle génération ne se désespère pas pour autant, comme le jeune Amine Talliou et son parolier Sofiane Bensadoune. Au studio Master, un minuscule local sur la corniche, ils enregistrent des chansons d’amour avec l’espoir de percer. De se faire une place dans l’univers du raï comme Houari Dauphin ou Bilal. Les grandes stars du moment ici et en Europe. Leurs concerts en France ou dans les pays scandinaves se font à guichets fermés. "Pendant longtemps, le raï fut interdit de radio, explique Cheba Djenet, une chanteuse à succès. Les chansons se faisaient donc connaître dans les campagnes, les fêtes, les mariages ou les concerts. Et les gens colportaient la musique et les paroles. Aujourd’hui, ¡a fonctionne encore un peu comme ¡a. Un tube peut naître dans la rue et même franchir les frontières ". Aujourd’hui, Cheba Djenet se produit au El Manara. Elle fait partie des artistes qui se succèdent chaque soir sur la même scène. Avec le même orchestre. Sous les mêmes éclairages. Devant le même public, toujours conquis, prêt à danser avec sensualité et frénésie. "Ils viennent écouter chanter, dit Cheba Djenet, l’amour et les douleurs du quotidien, comme seul le raï sait le faire ".

     
   
Claude Faber
dossier Algérie - Oran, les nuits du Raï
Texte Claude Faber - Photos Ulrich Lebeuf
Grand reportages - Octobre 2006