Marcel, facteur des cimes

Pacte de packs

Deux régions, deux histoires, deux terrains mais un seul maillot … faute de joueurs, Bélesta et Espezel ont fusionné pour sauver leur rugby.

Sale soirée pour Xavier Pinho-Teixeira. Le jeune talonneur de l’Union Sportive Pays de Sault-Bélesta ne terminera pas l’entraînement. Une mauvaise chute lui a sévèrement tordu le genou. “ Avec ce terrain de merde, on va tous y laisser la peau. ” Entre deux cris de douleur, le joueur peste contre la Terre entière, tout en se laissant glisser dans une voiture. Seul le rebouteux espagnol, de la commune d’à côté, saura le soulager et le faire revenir au bord du terrain, une heure plus tard, un premier diagnostic en poche. Ça se passe comme ça à l’US Pays de Sault-Bélesta. Ne cherchez pas de staff médical. Ni de kiné attitré. Encore moins de salle de soins. “ Nous n’en avons pas les moyens. Vous savez, le seul point commun que nous avons avec le Stade toulousain ou le Stade Français, c’est la taille du terrain et le nombre de joueurs pour le match. ”
Tout est résumé dans l’ironie de Daniel Naudi, l’un des dirigeants du club. Le rugby des vedettes ferait presque oublier qu’il existe un rugby des campagnes. Loin des fastes et des médias. Loin des vestiaires quatre étoiles et des club-houses confortables. Et pourtant, dans ce pays où les poteaux de rugby semblent avoir l’âge des montagnes, l’US Pays de Sault-Bélesta n’est pas le plus mal loti.
Le club revient même de loin. Ou plus exactement, les équipes qui le composent, font figure de rescapés. L’US est née en 1998 de la fusion de deux clubs condamnés à disparaître - l’Association sportive Bélesta et l’Union sportive Pays de Sault, au moins trente ans d’existence chacune. Faute de joueurs, les clubs ont choisi d’endosser le même maillot et d’oublier la forêt qui les sépare - l’AS Bélesta en Ariège jouait dans le comité Midi-Pyrénées et l’US Pays de Sault, équipe d’un canton de l’Aude disputait les compétitions du Languedoc. Dans ces régions au faible potentiel économique, les jeunes - et par conséquent les jeunes joueurs - deviennent une denrée rare. “ C’est ça la dure réalité du rugby des campagnes. Sans la fusion, on finissait à la cave, tranche Christian Authier, l’autre président délégué. Combien de petits clubs sont obligés de déclarer forfait faute de pouvoir aligner une famille de quinze joueurs ? ” Et comme le souligne Daniel Naudi, “ le rugby chez nous, il faut en vouloir. Il faut l’aimer pleinement pour en accepter les contraintes. ”
Alors quand on signe pour l’AS, on vient s’entraîner tous les vendredis soir, sur le modeste terrain municipal de Bélesta, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou que la copine fasse la gueule. Jamais avant 20 heures, pour laisser le temps aux “ Toulousains ” ou aux “ Carcassonnais ” de sortir du boulot et de faire la route. Pas un dirigeant, pas même un bénévole n’oserait manquer le spectacle de ces deux heures de mise au point techniques. Ces deux heures pendant lesquelles, dans l’humidité de la nuit qui tombe, on refait le monde, pour ne dire le match du dimanche dernier. “ Ce rendez-vous de l’entraînement, c’est sacré, comme l’avoue un ancien trésorier de Bélesta. Même un concours de pétanque ne me retiendrait pas.
Surtout qu’après, il y a le repas traditionnel, préparé par d’autres bénévoles, dans une petite salle communale, leur seul lieu de retrouvailles. Un apéro-vin-cassoulet - le menu peut varier - généreux comme un repas de famille, exagéré comme un festin de gaulois. Histoire de se mettre en appétit, en prévision de la troisième mi-temps du dimanche. D’ici-là, il faudra aller disputer le ballon, gagner ses titres de gloire à Bélesta, à Espézel ou ailleurs, souvent sur des terrains à ciel ouvert, giflés par les vents du pays, cernés par les montagnes comme d’autres par les tribunes. Le tout devant un public de connaisseurs, de familles, de gamins turbulents - les plus concernés s’occupent du tableau d’affichage - ou de vieux montagnards qui pestent au premier essai loupé. Une victoire à domicile et les applaudissements se perdent dans les reliefs. Une défaite et c’est tout le Pays qui se met à maudire, en vrac, l’arbitre, les joueurs et “ l’imbécile qui a inventé ” les nouvelles règles. “ Des fois, on dirait du foot américain, ” comme il se dit le long de la ligne de touche.
Avec la fusion, le club a réussi à bien soigner son palmarès. Il a remporté le championnat 2000/2001 du Comité Languedoc et s’est hissé jusqu’aux demi-finales du championnat de France. Aujourd’hui, en première série, poule C, groupe B, l’équipe est un peu devenue la bête noire du championnat. “ Le groupe est fort comme si les garçons avaient toujours joué ensemble, ” comme le souligne Jean-Paul Sarda, l’entraîneur. Le coach cite souvent l’exemple des deux seconde ligne, Régis du Pays de Sault et Christophe de Bélesta. “ Ils ne peuvent plus jouer l’un sans l’autre. Quand l’un est absent, l’autre se sent perdu. ”
D’ailleurs, que deviendrait le Pays sans le rugby ? Et que serait devenu le rugby sans la fusion ? Car le grand mérite de cette association ne se lit pas que dans les scores. Dans le regard de tous ceux qui après chaque match prennent le temps de venir saluer leurs joueurs, on reconnaît le soulagement. “ Au début je ne connaissais que la moitié des joueurs, raconte cette fidèle supportrice de Bélesta. Mais on s’y fait vite. Et puis nos communes ont toujours été proches. C’est un bonheur que de tous se retrouver autour du terrain. ” Et personne ne s’en prive. Quand les matches se jouent à domicile (Bélesta ou Espezel), quelques centaines de personnes viennent soutenir l’équipe. Dirigeants, élus ou joueurs partagent tous le même constat, la disparition des clubs aurait eu des conséquences terribles pour la vie des communes. Sans le sport, les jeunes s’éloigneraient encore plus de leur terre natale. La fusion les a certainement retenus un peu par le maillot. Ce qui ne les empêche pas, à l’heure de la troisième mi-temps, dans un petit troquet enfumé de Belcaire, de mâter avec envie, Jour de Rugby, sur Canal Plus. A l’heure où la chaîne diffuse les exploits de ceux qui jouent aussi le dimanche. Mais sur une autre planète.”
 
   
   
   
   
   
   
         
     
Texte : Claude Faber
Photograzphies : Ulrich Lebeuf / Odessa
L’esprit du Sud-Ouest - Hiver 2002