LE TEMPS DES ROSEAUX

Textes choisis
1995-2015


Vingt ans d’écriture, de mots, d’aveux, d’échos, de silences, de ponctuations, de confidences, de questionnements, d’ombres et de visages ...
Aujourd’hui, une cinquantaine de textes réunis pour la première fois, comme autant de voyageurs qui ne se sont peut-être bien jamais rencontrés, qui n’ont peut-être jamais échangé un regard … et qui pourtant ont scruté les mêmes étoiles, croisé les mêmes roseaux, franchi les mêmes frontières et foncé vers les mêmes horizons.
Aujourd’hui, il y a juste l’envie de les réunir pour un seul et même voyage – commencé ici même avec Encres Vives en 1995 – et pour toujours inachevé. CF

- 1 -

Je voudrais écrire un livre sur les reflets, sur les morceaux de verre brisé. Un livre sur les mains, les regards et les dos courbés. Il s’agirait d’un livre sur le rien et sur le tout. Je voudrais écrire un livre de mots, de parenthèses, de gestes et de silences. Un livre sur les jours qui promettent, sur les nuits qui se souviennent, sur les vies qui prolongent. Je voudrais écrire en une seule journée, sans témoin et sans vertige.
Je voudrais écrire un livre sur les vivants, les ombres, les morts, les secrets et les grains de beauté. Je voudrais écrire un livre sur les femmes et les hommes qui se frôlent. Un livre sur les baisers, les lignes de vie et la légèreté des astres.

- 2 -

La nuit laisse dans nos yeux le bleu des poésies touarègues.
Un peu d’eau sur le visage, tombe la lassitude et passe le fleuve.
Je reconnais l’absence et le silence. Invisibles et sensibles.
Entre la terre et l’espace. Sans illusion, sans allusion.
Je m’allonge dans l’herbe, libre et serein.

- 3 -

Reviendras-tu du marché avant la nuit ?
Toi qui trouves la lune trop pâle pour nos corps.
Prends garde aux fleurs coupées qui ne durent que le temps d’un retour.

- 4 -

A peine passerons-nous que les hautes herbes se seront redressées.
A peine passerons-nous que l’argile encore fraîche nous aura oubliés.

- 5 -

Au bout de la jetée. Là où plus rien n’est fragile. Je réalise que la mer ne reflète que ce que l’on cherche. Et je ne sais plus si je préfère la houle au silence. Le souvenir à l’éveil. Le ciel respire. Je l’entends au-dessus de moi. Je sens son souffle. J’ignore tout de sa mort et dans le doute, je ne sais pas quoi choisir. L’invisible ou l’indicible. Peut-être faudrait-il commencer par « Il était une fois ». Ces visages qui se fondent dans la lumière. Ces peaux de papier froissé. Ces bulles de sang et ces perles de plomb. Je vais au bout de la jetée. Si je pouvais me hisser au plus haut de moi. M’approcher du bord. Me risquer à la chute. Etirer mes bras. Ouvrir mon corps et me déchirer la poitrine. Délivrer ce que je cherchais à tâtons. Libérer ce que je cherchais du bout des lèvres.

- 6 -

Et soudain le monde se creuse et tout s’écoule entre nos doigts,
mélange de laves et d'écumes.
Et le ciel nous avale, nous recrache,
nus, éreintés, sur le béton et dans l’ivresse.

On a rendez-vous avec on ne sait qui, on ne sait quoi,
mais on a rendez-vous comme jamais.
C’est le jour, le seul, le vrai, celui du rendez-vous.

Et soudain le silence se loge en nous,
et tout nous revient, nous emporte, nous fige dans le givre.
Et nous voilà interdits au sommeil,
hantés par le désir d’être ce que nous n’avons jamais été.

On a rendez-vous avec on ne sait qui, on ne sait quoi,
mais on a rendez-vous comme jamais.
C’est le jour, le seul, le vrai, celui du rendez-vous

Et soudain l’urgence nous pousse, nous inonde, nous submerge.
La peau suffoque, les lèvres se déchirent, le cœur se révulse.
Et nous voilà, au seuil de l’aveu,
sombres ignorants, condamnés à la conscience.

On a rendez-vous avec on ne sait qui, on ne sait quoi,
mais on a rendez-vous comme jamais.
C’est le jour, le seul, le vrai, celui du rendez-vous.

- 7 -

C’est une lande ou peut-être bien un bout de peau,
une lèvre tendue, un lit de bruyère.
Est-ce un grain de beauté ou un soleil déclinant ?

Qu’il est difficile d’y voir dans ce monde
de clair et d’obscur, de chants et de murmures.

Vous, autres humains, dites-moi comment distinguer,
les courbes d’une dune à celles d’une épaule ?

Sachez que je n’ai jamais autant aimé l’odeur des arbres
qu’en pensant au parfum de sa présence.

 

- 8 -

Une pluie chaude et dorée au rendez-vous des écluses.
Paysage de toujours et de jamais.
La pluie s’illumine, se reflète contre le vent.
Le vent. Le vent encore. Le vent comme un arbre.
Le ciel est en crue. Tous les bleus débordent du sommeil des campagnes.
Une jeune femme nage sur le dos, sans étoffe, sans regret.
De colline en colline. Portée par la nuit qui divague au grand air des villes.

- 9 -

Je piétine la brume du matin. Je recrache la lumière de la nuit et j’avance vers le vent d’un poème égaré. Une étoile sous la langue - dernier fruit de l’oubli - je viens marcher sur la page blanche d’un jour inconnu et renaître sous les arbres.

- 10 -

Pour toi, au creux de ma main, un silence d’automne.
Viens y poser tes lèvres comme un premier pas dans la forêt.
Pour toi, au creux de ma main, cette sonorité d’hiver.
Viens t’y allonger, la lune a toujours raison.

- 11 -

Là-bas, n’est-ce pas une trace ?
Une trace de nous …
Ainsi donc le monde serait ébloui de regards et de brises.
Nous qui pensions que les pierres ne savaient pas respirer.

- 12 -

Sans toi comme écrire le jour et son lendemain ?
Le chagrin que l’on mesure,
le destin que l’on se jure.

- 13 -

Nos corps sont pleins de vagues qui déferlent en silence.
Nos corps sont pleins de lacs qui reflètent nos errances.

Oh ces choses, ces choses de l’intérieur qui se taisent dans le tourment,
qui flottent et qui dansent comme des cormorans dans le vent.

Tant de choses, tant de choses à l’intérieur.

Qu’y-a-t-il d’écrit sous nos peaux ? Et ces voix dans nos veines ?
Et tous ces humains dans le creux de nos mains.

Nos corps sont pleins de clairières, de gouffres et de lumières.
Nos corps sont pleins de nuits étoilées, de jours étiolés.

Oh ces choses, ces choses de l’intérieur, qui en disent tant sur nos vies sans fin,
qui planent et dérivent comme des voiles et des parfums.

Qu’y-a-t-il d’écrit sous nos peaux ? Et ces voix dans nos veines ?
Et tous ces humains dans le creux de nos mains.

- 14 -

Et notre amour délivré de la vieillesse du temps s’en remet aux errances du lendemain.
Ici, l’estuaire de tes lèvres. Ici, la source de ton corps.
Un fleuve, le long de ton bras. De ton bras qui nous prolonge.

- 15 -

Tes yeux se sont fermés, un arbre s’est ouvert
et le vent est devenu virgule.
Le temps, une majuscule.
La lune, l’unique page du poème de nos infortunes.

- 16 -

Je lève mon livre comme je lève mon verre, à en perdre pied, à en perdre raison.
Ma vue se trouble au fil des pages, et je vois bien que les mots m’échappent, que le récit m’emporte malgré moi me ramenant sans cesse vers l’inavouable et l’insondable. Un livre ne dit jamais tout. Les femmes, les hommes et les océans n’ont plus. Je vide mon verre, et le suivant, et le suivant, et les lignes se croisent et s’entrecroisent, pour mieux cerner les contours et les visages, les souvenirs et les promesses. Un livre ne dit jamais dit tout.
Les océans, les femmes et les hommes non plus.

- 17 -

Regarde mes mains, ce ne sont que des mains d’homme.
Vois ces lignes, ces brisures, ces noirceurs, tout est là.
J’y vois tout, j’y reconnais tout, mes désirs, mes vertiges, mes aveux.
Regarde mes mains, ce ne sont que des mains d’homme,
lavées par les pluies, usées par le temps
d’avoir cherché à retenir esquisses et serments.
Regarde mes mains, ce ne sont que des mains d’homme,
elles sont venues à toi.
De la peau, effleurer l’infini et la nacre.
Par la paume, caresser l’aube et le silence.
Regarde mes mains, ce ne sont que des mains d’homme qui s’ouvrent,
et se ferment, sans savoir quoi contenir, préludes, brumes ou poussières.
Regarde mes mains, ce ne sont que des mains d’homme.
Faut-il qu’elles se joignent pour prier, implorer, le geste éternel ?
Que doivent-elles, défier ou dénouer ? Dégrafer ou délier ?

- 18 -

Pourtant, ce n’est pas compliqué. On veut juste laisser nos cœurs respirer.
On veut juste mêler nos corps aux pluies de l’hiver.
On veut juste des heures, des astres et des visages. Des voiles qui se lèvent. Des lucioles qui dansent. Des étincelles qui nous éloignent.
Des chutes et des interdits.
Allons-nous avoir, enfin, la chance de croiser la douceur ?
Allons-nous, enfin, frôler la promesse - la nuque - d’un amour libéré de son infini ?
Pourtant … Ce n’est pas compliqué. On veut juste laisser nos cœurs respirer.

- 19 -

Combien d’autres soi faut-il traquer avant de devenir celui qui respire celui qui s’émeut ?
Ivre de tout secret. Libre de toute vérité.

- 20 -

Sur un quai, un quai long comme la nuit, j’ai senti mon corps partir sur les flots
et ma poitrine s’en retourner vers les lueurs du ciel.
Oh mon dieu, me suis-je dit, mais où va-t-il ce rafiot de chair,
emporté loin, bien loin des aveux qui résonnent ?
Sur un quai, un quai long comme la nuit, j’ai senti mon corps,
s’enfoncer dans les flots et mon cœur plonger dans l’écume de la nuit.
Oh mon dieu, me suis-je dit, mais faut-il donc tant aimer pour dériver ainsi
à la surface de nos vies ?

- 21 -

Je t’écris sur des feuilles de menthe
déposées sur ton lit, caressées par l’envie.
Une brise soudaine et s’échappe de minuit
le prélude d’un pollen qui retient dans les airs le vrai souffle de nos vies.

- 22 -

Ma vague,
Mon silence,
Mon désir,
Mon étoile.

Ma couleur,
Mon souffle,
Mon immensité.

Mon envie de tout,
Mon geste de rien.
Mon apnée, ma douceur,
Mon repos, mon éveil.

Ma nuit profonde,
Mon jour infini,
Mon horizon,
Mon soleil,
Mon vertige,
Mon ciel ouvert,
Ma lettre inachevée.
Ma mélopée,
Ma poésie,
Mon fleuve,
Mon océan,
Mon détroit,
Mon rire.

Mon jour
qui porte
Mon jour
qui importe
Mon jour
qui emporte.

Mon instant,
Mon présent,
Mon lendemain,
Mon hier,
Mon secret,
Ma lumière.

Ma vie,
Mon sens,
Mon plaisir,
Ma confiance,
Ma chute,
Mon calme
et ma tendresse.

Mon improbable baiser.
Mon baiser inespéré.
Mon infini baiser.

Mon étoile,
Ma pavane,

Mon sommet,
Ma vague,
Mon ivresse
que j'aime tant et tant …

 

- 23 -

Il est des heures
de vagues et de murmures,
de luxe et d’élégance.
Des heures aussi scintillantes qu’un ciel étoilé.
Il est des heures
d’échos et d’infinis,
de cœurs et d’embruns.
Des heures aussi apaisantes qu’une forêt silencieuse.
Des heures aussi vraies que les mots d’Eluard.

- 24 -

Et si le monde n’était que lagunes … Fines lagunes entre nos corps dansants.
Nos corps esquissant un pas de côté. Valse lente des courbes et des lèvres.
Aucun baiser ne porte le souvenir de sa propre naissance.
Aucun ciel ne se souvient du chagrin des hommes terrassés.

Et si le monde n’était que lagunes … Fines lagunes entre nos corps tournoyants.
Nos corps s’inclinant sous l’évidence d’une vie de pluies et de chairs.
Aucun baiser ne porte la promesse de son propre destin.
Aucun ciel ne sait prédire le silence des hommes en partance.

- 25 -

Au risque de confondre les hommes et les roseaux,
les cœurs et les insectes, le vrai de tout le faux.

J’ai regardé le monde entre les plis, entre les branches.
J’ai regardé la ronde des corps qui se délient des guerres, des avalanches.

Même si le regarde hésite dans la vie des hommes,
c’est l’odeur de l’infini qui ne trompe personne.

Au risque de confondre les nuits et les promesses, les caresses et les reflets,
le vrai des chants de messe.

J’ai reconnu le monde entre les lignes, entre les fils.
J’ai reconnu la ronde des peurs et des langueurs des vies et des envies.

Même si le regarde hésite dans la vie des hommes,
c’est l’odeur de l’infini qui ne trompe personne.

Au risque se confondre les hommes et les roseaux, le vertige et le sommeil,
les caresses, les chants de liesse, les gestes et les promesses,
une étoile, un grain de beauté au bas du dos,
les hommes et les roseaux.

- 26 -

Au détour de chaque page,
un voyageur se faufile toujours dans la foule,
s’imagine le cœur serré entre le départ et le trop tard.
Au détour de chaque page, un voyageur tournoie toujours sur lui-même,
s’imagine plus fort que tous les reflets de laideur et de beauté.

Il vide ses poches, jure de tout dépenser, de revenir avant la pluie,
avant le réveil des enfants, comme un exilé, un fantôme des mers.

Au détour de chaque page,
un voyageur renonce toujours aux adieux,
aux mensonges des Dieux, s’imagine dans un ailleurs.
Une rue en plein vent. Une alcôve de chair et de sang.
Il appelle son amour, ses amis, abandonne son bagage trop lourd,
promet de toujours revenir avant les marées, le chagrin des enfants.
Comme un amant.
Un voyageur sans papier.

- 27 -

Il roule sur une longue route,
infinie et sans virage,
droite et silencieuse.

Il roule sur une longue route
sous des nuages sombres,
sombres comme ses ombres.

Il roule sur une longue route
et il croise
des camions fumants,
des oiseaux morts,
des soleils abîmés.

Qu’elle est longue cette route
entre le ciel immense
et la terre brûlante.

Il roule sur une longue route,
la nuit, le jour et encore la nuit,
sans carte et sans détour.

Il roule sur une longue route,
entre les plaines et les villes,
de néons en néants.

Il roule sur une longue route
et il croise
des mains tendues,
des enfants en sueur,
des chiens épuisés.

Qu’elle est longue sa route
entre le vide du monde
et les foules humaines.

Il roule sur une longue route,
à la radio, des krachs et des guerres,
pays de honte et de béton.

Il roule sur une longue route,
une seule ligne à suivre,
celle d’une vie en pointillés.

- 28 -

Et cette violence qui emplit nos ciels, recouvre nos failles, comble nos jours. Insurmontable, inénarrable. Qu’aucune vie ne parvient à éviter comme un pavé lancé contre la banquise. Ce n’est pas faute de méditer, d’étirer ses paupières. De regarder au plus haut pour retenir tout ce qui nous sépare. Ce qui nous éloigne de notre propre vie. Il ne suffit pas d’être, encore faut-il avoir le don de vivre. Passer du vide au présent. Du lointain au silence. Comme si nous attendions notre heure. Le décompte de nos atomes. La notice explicative de ceux dont nous avons été arrachés. Combien de fois la violence nous contraint, nous refuse, nous mange les bras, nous supplie d’échouer dans le sommeil. Le sommeil, seulement.

- 29 -

Je ne peux concevoir le monde autrement, sans éclat et sans silence, sans chaos et sans nuance. Je ne sais pas d’où nous sommes. Je ne sais pas qui nous sommes.
A moins que nous soyons ce que nous ignorons.
Des esquisses de pierres.
Des lézards inachevés.
Des Hommes par erreur …
… des cœurs battants dans des corps plus aveuglants que des miroirs au soleil.

- 30 -

Nos ombres glissent sur les murs sans rien dévoiler de notre nudité.
Nous n’avons que la peau pour nous protéger du vent et tenir à distance l’inexorable.

- 31 -

J’ai choisi une table au soleil. J’ai commandé un café.
Un avion passait dans le ciel, haut, très haut, en silence.
J’ai regardé ma tasse, me disant que la vie, à l’instant présent, ne pouvait se résumer
à un morceau de porcelaine, à un amas de tôle dans les airs.
J’ai regardé autour de moi, et j’ai pensé à elle, à eux, à lui, à nous …
aux morts et aux vivants, au courage et au déni.
J’ai pensé à tout ce qui s’élève,
à tout ce qui dégringole,
à tout ce qui s’éternise,
à tout ce qui embellit,
à tout ce qui s’éteint …
Mon café refroidissait et l’avion laissait une large traînée blanche. Des cristaux par milliers n’allaient pas tarder à s’évaporer, à disparaître, à fondre dans l’immensité du monde.
Tiens donc … Je me suis demandé à l’instant présent à quoi pouvait se résumer la vie.

- 32 -

J’attends toujours l’instant où les doigts se figent et se crispent sur la chair.
Il faut du temps pour retenir son souffle.

- 33 -

Je vois dans ses yeux le seul arbre à fleurs de la nuit.

- 34 -

Vous qui croisez Louise …
Oui, Louise, la belle héroïne de ce court récit ...
cette belle anonyme plus humaine qu’un baiser d’adieu.
Vous qui croisez Louise …
Oui, la belle passagère de ces quelques pages,
cette belle anonyme, seule et voyageuse,
à la surface du monde.
Remarquez
comme elle glisse,
comme elle va,
comme elle vient,
sur le métal des jours et des douleurs.
Si vous croisez
sa fine silhouette promise au silence,
son fin visage promis à la lumière …
remarquez
comme elle se joue du bitume,
des carcasses et des papiers froissés.
Remarquez
comme elle se joue du triste azur
et de ses méandres.
Ne croyez pas
qu’elle fuit,
qu’elle renonce
ou qu’elle abdique.
Louise longe juste le ciel
pour mieux
recenser
les étoiles
qui lui restent à vivre.
- 35 -

Vous qui le voyez passer comme un héros délabré,
ne le jugez pas.
Il n’est pas en fuite.
Il n’est pas déserteur.
Il est juste sur la route de sa douleur,
sur les traces de celle qui fut toujours son unique contrée.
Ne le condamnez pas.
Il n’est déchu de rien, ni banni, ni condamné.
Il est juste un héros en sueur, humble, éreinté …
voyageur borné, convaincu d’atteindre l’horizon avant la fin du siècle.
Vous qui le voyez se fondre dans l’azur,
silencieux comme un serpent,
couleur de sable …
si vous saviez ce qu’est sa course …
Il ne rampe pas.
Il ne fait qu’avancer,
Il ne fait que tenter de rattraper
ce que ses mains et ses lèvres n’ont pas su retenir.

- 36 -

De ses pages blanches, la drape.
De ses lignes noires, l’enlace.
De quelques mots, lui murmure.
D’une simple virgule, la dénude.
D’un livre dédié, lui avoue.

- 37 -

Nos silhouettes glissent sur les miroirs sans laisser trace d’une quelconque déchirure.
Nous qui n’avons que nos cicatrices pour anoblir nos vaines tentatives.

- 38 -

Ce n’est pas le vent qui me fera vaciller. Ce n’est pas le crépuscule qui me fera douter. Le souffle s’engouffre dans mes poches et j’allume une cigarette. Je suis dans une rue banale. Je ne vois rien. Je croise des passants que je ne connais pas. Je perçois un brouhaha que je n’entends pas. Et je m’en fous et m'en contrefous. Comme si rien ne se jouait sous mes yeux. Comme si les vitrines étaient sombres et vides. Je marche et me concentre sur l’enchaînement de mes pas. J’expérimente la mise entre parenthèse. J’attends la coupure d’électricité, la déviation, l’implosion. La fonte du bitume. L’extinction des feux. Rien ne vient. Et je m’en fous et m'en contrefous. Le monde va sans moi, sans même savoir qui est avec lui. Je préfère le chant des arbres aux torpeurs indécises. Je m’interroge sur l’oubli. Je passe en revue ceux que j’aime. Tout est toujours question d’équilibre. De gestes bien placés. D’élégance et de dignité. De souffle long et régulier. Respirer comme on aime. Aimer comme on respire. Voilà un programme politique - le seul - digne de ce nom. Faut être vraiment con pour croire que l’on peut arrêter les vagues. Je me demande s’il va pleuvoir. J’aime bien cet instant en suspension. Le son coupé. L’image fixe. La poussière immobile. Les lèvres mi-closes. La peau en attente. S’il pleut, je ne me protégerai pas. J’exposerai mon visage et je ferai simplement la liste de ceux que j’aime. Il n’empêche, le déluge se fait attendre. Le monde semble tellement figé. J’ai bien compris qu’il y aura un lendemain. En attendant, j’expérimente la marche en apnée.

- 39 -

Je sens bien que le temps nous affame et que la terre exige tout de nous. Je vois bien que nous avançons dans la vase, corps à demi trempés, âme à demie trompée. Au premier envol dans le ciel dense, vers qui se tourner ? Au dernier sursaut d’une éclipse, vers qui se confier ? J’ai bien compris que le corps devait se délivrer, que la peau devait tout avouer, que les regards devaient tout prolonger … Nous comptons les jours mais comptent-ils sur nous pour devenir ces lendemains sur lesquels on mise le butin de toute une nuit ? Je sens bien que les dos se courbent, que les bras se replient et pourtant que d’ombres et de délices à cueillir du bout des doigts. Ces doigts … oui, ces mêmes doigts qui effleurent et qui supplient que la vie ne soit pas qu’une simple histoire de famine et de torpeur. Oh mon Dieu … oui vous en qui je ne crois pas … donnez moi la force de ne pas mourir avant même d’avoir fini de vivre. Je sens bien que le temps nous affame et que la terre réclame tant de nous.

- 40 -

De vous
De nous
De l’instant
Du temps
D’entre tous
De l’intérieur de ces vies.
De tout ça, il faut écrire sans frémir.

De ces moments
De ces lèvres qui se croisent
De ces fièvres qui empoignent
De ces bras qui se décroisent
De ces uniques
De ces je t’aime
De ces ancres jetées
De ces verres partagés
De ces mondes oubliés.
De tout ça, il faut écrire sans faillir.

De ces deux qui ne font qu’un
De ces deux qui font tout
De ces immenses
De ces précieuses
De ces lointaines
De ces mondes de renverse,
De tout ça, il faut écrire sans mentir.

De l’envie
Des corps et des plis
Des yeux en éveil
De ces mots dans le cou
De ces mots qui retiennent
De ces mots qui reviennent.
De tout ça, il faut écrire sans pâlir.

De nous
De vous
De ces nuées
De ce rien
De ce tout ça, il faut écrire

- 41 -

J'écris devant une fenêtre grande ouverte. Au loin des pins battus par les vents du large. Un air de fines particules, muettes, invisibles. Et cette lumière venue de haut. Cette lumière qui parvient difficilement à percer la fibre du ciel. Papier d’argent et tissus froissés. Le vent se lève, un nuage glisse, j’écoute un piano et je sens mon cœur ralentir sans souffrance. Serait-il temps de l’avouer ? Avouer d’être de ce monde. Ce monde de foules et de collines. De lueurs et de roches. Qu’il est dur d’être homme quand on ignore tant de soi. Ma jeunesse est certainement dans ces feuillages. Mon destin, en direction peut-être de ce vol de cormoran. Il serait tant d’écrire vrai. Une lettre d’amour, un testament, une page blanche, infiniment blanche et signée d’un seul baiser. Le vent se détourne. Je ferme les yeux. L’ombre vient sans peine. Je ne suis que souffle. Rien d’autre. Un simple souffle qui se perd dans le silence du matin.

- 42 -

Au bout de la jetée, face à la mer, comme au bord d’un visage.
Au bout de la jetée, là où plus rien ne se prononce.

- 43 -

Où trouverons-nous la force de relever ces millions d’étoiles échouées dans la nudité ?
Que de poussière sous les ongles.
Que de songes dans le ventre.
Que le monde est bien petit.

- 44 -

Il y a des routes,
des entailles et des veines,
de la ferraille,
des averses
et des pénombres.
Il y a des pneus crevés,
du verre brisé et des dos courbés,
des crachats,
des mensonges
et des mirages.
C'est le monde que traversent
Louise Gwen et Chris Kelvin.
Un monde de soleils et d'abandons.
Un monde de naufrages et de désillusions.

- 45 -

Lettre du maquisard.
Mon bel amour,
je t’envoie
un peu de ce chêne
qui a déjà vécu cent fois ma vie,
un petit bout d’écorce
que je te demande
de glisser sous ta peau,
un rameau pour épingler
le dernier soleil de septembre.

Je t’envoie
un peu de ce chêne
qui a déjà vécu cent fois plus que moi,
un peu de son immortalité qui me fait déjà défaut,

une page de mon cahier
comme une feuille arrachée,

une feuille de mon adieu désespéré
comme un dernier baiser.

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La photo d'une femme sur un quai de gare à Madagascar.

Chère inconnue, je vous découvre sur ce quai de gare, dans le sud de Madagascar. Vous voici devant nous, devant moi, avec votre chapeau fleuri, et surtout avec cet index fin caressant votre cou, et votre visage légèrement posé sur le dos de votre main. Qu’attendez-vous ? Qui attendez-vous ? Peu importe madame … A vrai dire, j’ose une seule et une simple question … Incarneriez-vous cette élégance tant recherchée dans notre triste monde ? Je ne vous parle ni de style, ni de cachet. Non, je vous parle de ces gestes harmonieux, de ces regards délicats, de ces voix sans heurt, de ces mots posés là où il faut et quand il faut, de ces retenues dans le questionnement, de ces avis sans jugement, de ces silences qui ponctuent sans dénier, sans renoncer et sans renier … je vous parle plus de justesse que de justice, plus de morale que de bonne conscience, plus de dignité que de posture … Etes-vous madame de ce genre humain que j’ai si peu croisé dans ma vie ? Dites-moi si vous sortez de ces foules étouffantes, de cette opinion qui ferait le monde, de ces brouhahas médiatiques qui nous feraient croire que la vie est un leurre ... ? Si je vous avais rencontrée, je n’aurais pas pu détourner le regard, pardon même, je crois bien que je ne vous aurais pas quittée des yeux. Non pas pour vous gêner mais plutôt pour vous rendre un hommage silencieux, futile et dérisoire. Si je vous avais abordée, peut-être vous aurais-je parlé de ce cargo à la coque rouge, baptisé Esperanza, qui vient accoster régulièrement dans le port où je vis, comme pour nous rappeler que l'espoir revient toujours de loin … Peut-être vous aurais-je parlé de ma famille sacrée, de ce frangin si fort, de cette amie complice toujours dans la justesse … peut-être même qu’Ulrich aurait posé son appareil, pour à son tour, évoquer avec vous, celles et ceux – sa fille bien évidemment - qui font l'intensité de sa vie … peut-être aurions nous tenter de reprendre notre souffle, d'oublier les carnets de notes, de marquer une pause, de faire le bilan, avec vous, passagère inattendue et inconnue … peut-être nous serions-nous interrogés tous les trois sur ce qui fait et défait nos vies … sur ce qui fait un profond mystère ou un insondable secret. Vous vous trouvez sur un quai de gare. Il n' y a pas de hasard madame. Il n'y a que des voyages, que des mouvements de vie, que des errances au fil des jours. Je ne connais pas votre destination, ni votre provenance … vous le voyez, je ne sais pas grand chose de la vie. Je me souviens d'un devoir de philosophie quand j'étais lycéen. Le professeur nous avait demandé si l'élégance relevait d'un respect d'autrui ou d'une simple vanité personnelle ? Je suppose que le sujet est encore posé de nos jours. Je ne sais plus ce que j'ai répondu sur ma copie. Peut-être bien un peu des deux … et pourtant, avec certains, il n'y a pas d'équivoque. Je vous le confie, celles et ceux que j’aime le plus incarnent une élégance rare. Une élégance tournée vers les autres, sans marchandage et sans intérêt … L'élégance se conjugue si bien avec la grâce. Chère inconnue, je vous trouve sobre, délicate et je le ressens comme tel, infiniment lucide. Je trouve qu'Ulrich a réalisé une grande photo, à mes yeux, l'une de ses plus fortes. Le portrait d’une souveraine, d’une reine, d’une impératrice … que dis-je, le portrait d’une pure étoile à la fois si proche et si lointaine. Il faut tellement de clairvoyance, d'intelligence et d'humanité pour voir, cadrer ainsi et capter ce beau moment de vie. Si je m'écoutais, je vous écrirais à l'infini avec cet incompréhensible besoin de vous confier l'essentiel, de vous raconter le pourquoi de ma vie et de ma mort évidente … d'évoquer avec vous la différence entre le teint de la nacre et celui de la poussière. Je suis ému de vous avoir rencontrée. Sachez chère madame que l'Esperanza va quitter le port dans la nuit … mais soyez rassurée, il reviendra dans quelques jours.

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Je suis de la terre
et j’entre dans la lumière,
un oiseau entre les dents,
des océans plein les poches.
J’avance. Je retiens. Je me fonds.
Je suis ou peut-être en suis-je. Simplement.
Finalement. Calme et réuni comme les branches d’un seul arbre.

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J'ai donc eu la tentation de commencer par « Il était une fois ».
Il était une fois un père silencieux face à un étang. Il fixe l’eau comme un miroir.
Il était une fois une mère qui s’interdit de pleurer. Elle souffre et se tait.
Il était une fois un frère, non des frères, qui font une vie et ses ourlets.
Il était une fois des enfants. Trois comme le chiffre de l’infini.
Il était une fois une femme. Une évidence, un absolu.
Il était une fois une histoire lointaine. Un éléphant d'ivoire. Sur une terre enneigée.
Et puis, une étoile en plein jour. Comme jamais …

 

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Certains jours, j’aimerais savoir photographier :
le vide, l’errance, le tout, une ride sur le front, le travail des yeux,
la couleur du doute, l’évidence, le rien, le premier geste, la beauté,
un rai de lumière, des paupières fermées, des mains mouillées,
la présence, la promesse, l’éveil du soir, un visage,
un visage et ses reflets, les mots du silence,
des falaises, des vertiges,
un cargo échoué, des tôles déchirées, un toit en flammes,
un arbre et tant d’autres,
le bleu de la nuit, une étoile qui dit tant, la douceur,
le matin d’une vie, une eau fraîche, un ciel déplié,
la soie d’une épaule, une chaise abandonnée, le cri, la colère,
une rue déserte, des néons, des façades,
le refus de l’oubli, un murmure, un geste de retenue,
une forêt, une infinie forêt.

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Quelques derniers mots me viennent. D’ultimes phrases ... « Ainsi donc l’ombre comme parenthèse », « Quelle image retenir et que dit-elle ? », « Il était une fois l’inénarrable »,
« Lumineuse, dit-il », « Si tu savais ce que disent nos silences » … laquelle choisir ?

 

 

 

Merci à Michel Cosem.
Merci aux éditeurs et aux lecteurs.
A mon quatuor éternel.
A l’intensité, la complicité,
la conscience et la fidélité.
Au courage de l’horizon.
A la lumière d’une étoile.


textes choisis 1995-2015
2.8.10. 32. 33.
Bleu de nuit. 1995. Ed. Encres Vives
3.4. 12. 14. 15. 19. 21. 43. 47
Les feuilles de menthe. 2000. Ed. Encres Vives
9, 45
Le vent pour virgule. 2003. Ed Syllepse.
1.13. 16. 25. 26. 36.
Un livre ne dit jamais tout. 2013. Ed. Privat
6.7. 17. 22. 23. 28. 29. 31. 39. 40. 40
A ciel ouvert. 2014. Ed. Mon petit éditeur.
27. 34. 35. 44
Contes de routes et de déroutes (à paraître, 2015. Ed. La Bourdonnaye)
20. 30. 37. 48. 49. 50
C'est l'ombre qui dit (à paraître 2015, photos Ann Cantat-Corsini)
46
Le bon prétexte (à paraître 2015, Ed. De Juillet.
photos Ulrich Lebeuf)
5.11. 18. 24. 39. 42. 46.
Inédits.
Bibliographie complète.
www.claudefaber.net
https://www.facebook.com/Claude.Faber1