Marcel, facteur des cimes
   
 

Tour de France - L'ambiance sur un plateau

Cette année le Tour de France, la plus grande course cycliste du monde, fêtera ses 100 ans d’existence. Les étapes pyrénéennes ont toujours été riches en rebondissements, en exploits et souvent décrites par les coureurs comme les plus dures du Tour. Mais la grande boucle ne serait rien sans ses supporters que nos reporters ont suivis l’an dernier au plateau de Beille. Ambiance.

Christian ne risque pas d’être pris au dépourvu. Avec sa bande de copains, il a choisi le meilleur virage. Un bien serré, à en faire baver les meilleurs et surtout, avec vue imprenable sur le col et ses lacets. Au bord du bitume, à l’ombre d’une bâche prolongeant son coffre de voiture grand ouvert, Christian a installé tout le confort moderne : la télévision et son antenne achetées pour la circonstance - “ j’avais pris un poste trop grand, il ne rentrait pas dans le coffre, alors je l’ai donné à ma femme et j’en ai pris un autre … ” - le magnétoscope pour enregistrer les retransmissions de France 2, le caméscope braqué sur la route pour filmer le passage des coureurs, une radio en appoint - “ on ne sait jamais, parfois à la télé, ils ne disent pas tout …” - des pliants pour les invités de dernière minute et une glacière pour tenir au frais quelques boissons énergétiques … à base de bière, par exemple. Pour rien au monde, Christian et ses potes ne manqueraient une étape de montagne. Et celle, de ce vendredi 19 juillet 2002, ils n’imaginaient pas la suivre à distance, calés dans les charentaises. “ Il faut venir souffrir avec les coureurs. C’est à la montagne qu’on reconnaît les champions, affirme notre homme. Vous savez, ils ont tous du mérite, ce n’est vraiment pas facile… j’en ai vu plus d’un, finir la tête dans les fossés. ”
L’étape du jour - la 12ème du Tour 2002 - Lannemezan (65), le Plateau de Beille (O9). Quelques 200 kilomètres et pas moins de cinq cols à franchir …un sacré tour de chauffe avant l’enfer des Alpes. Le Plateau de Beille fait désormais partie des grandes étapes pyrénéennes. On se souvient encore de la première arrivée au sommet du Plateau, en 1998. Marco Pantiani - à l’époque archi-favori - avait franchi en tête la ligne d’arrivée. Mais cette année, même si Lance Armstrong semble imbattable, les foules rêvent d’un exploit de “ Jaja ” ou de “ notre petit Richard ”. Qu’on se le dise, personne n’ose imaginer une défaillance des deux Français. Laurent Jalabert, alors porteur de la tunique du meilleur grimpeur et déclaré officiellement futur retraité et Richard Virenque, “ celui qui a eu le courage de dire les choses ”, sont idolâtrés comme des dieux. D’ailleurs, mis à part le Pape et Johnny, on ne voit pas qui d’autres peut à ce point déplacer les foules.
Les premiers campings cars sont arrivés au plateau de Beille, huit jours plus tôt. Histoire de bien se réserver les premières loges. De trouver les meilleurs points de vue. D’éviter les “ coins à mouches ”. On s’installe au plus près de la route au grand désespoir des organisateurs. Certains plantent même la tente dans le peu de bas-côté qu’une route de montagne autorise. Peu importe si les voitures vous frôlent le duvet …un Tour, ça comporte un maximum de risques. Et en quelques jours, le Plateau de Beille et la route en provenance de Sinsat vont accueillir le plus grand camping sauvage - pour ne pas dire capharnaüm - de la Terre entière. Du bruit, des banderoles, des voitures, du linge suspendu, des chiens en liberté, des litres de pastis, des pliants par milliers, des antennes paraboliques déboussollées, des barbecues fumant nuit et jour, des portraits de Jaja sur tous les pare-brise, des bandas improvisées, des gendarmes dégoulinant sous les képis, des milliers de cyclistes se dandinant comme des danseuses …bref, la grand-messe populaire par excellence, réunissant des dizaines et des dizaines de milliers de personnes. “ C’est la plus belle des fêtes, ” avouent Henry et Huguette, installés à cinq kilomètres de l’arrivée. “ Et en plus c’est gratuit ! ”. Retraités de Maine et Loire, ils ont décidé de passer la semaine, là, au bord de la route, dans leur camping-car. “ On ne s’ennuie pas. Y’a toujours de l’animation, nous explique-t-elle entre deux broderies. Y’a tellement de gens qui passent. Et puis, on regarde les autres étapes, à la télé. Tout le monde fait pareil. ” Plus haut, une quinzaine de Basques font aussi chauffer la télé. Eux, ils ont carrément monté des tentes militaires. Leur campement ne passe pas inaperçu. Depuis quatorze ans, ces familles sont fidèles au rendez-vous du Tour. “ Pour certains d’entre nous, ce sont leurs vacances, explique l’un d’eux venu de Mauléon.

On arrive le mercredi et on repart le lendemain de l’arrivée. Et comme vous le voyez, on vient avec tout le confort. ” Derrière leur tente principale, on trouve WC, chambre froide, salle de bains avec douche …“ Il faut bien tenir jusqu’au grand jour ! En attendant, chaque soir, on se prépare un vrai festin. ”
La veille au soir de l’arrivée, la montagne affiche déjà complet. Une vaste odeur de grillade fait oublier la fraîcheur de l’altitude. Et les leçons de vie vont bon train autour des buvettes assaillies. Pour Jacques et Laurent, jeunes sportifs de Saint-Girons, cela ne fait aucun doute : “ Demain, Jaja sera grand, affirment-ils au nom du peuple de France réuni à l’heure de l’apéro. Au moins lui, ce n’est pas une faignasse comme d’autres. ” A dix kilomètres à la ronde, personne pour les contredire. Surtout pas ce couple ravi d’avoir trouvé un chaton effrayé par la foule. “C’est une belle bête. Tiens, on va l’appeler, Jalabert… ”
La moindre parcelle de montagne sera investie aux premières heures du jour J. Un montagnard - pas forcément marseillais - affirme avoir compté plus de cent cinquante mille têtes dans “ ce vaste troupeau ”. La tension est totale. Le soleil bien pesant. Et au fil des heures, chacun y va de ses derniers préparatifs. Léon et Loulou, un couple du Finistère, accompagné d’amis rencontrés lors d’une étape alpine, ont dressé un petit totem à la gloire de … devinez qui. Plus haut, le fan club de Richard Virenque fait cracher la sono. “ Il a besoin de nous, il est tellement gentil et disponible ”. Brian, un américain qui sur son vélo a fait le tour de l’Afrique, de Cuba et relier Paris à New-Delhi, n’en croit pas ses yeux. “ C’est la première fois que je viens. C’est dément cette ambiance. ” Simon, 14 ans, lui, reste imperturbable. Au bord, de la route, il travaille sa guitare et reste plus zen que Michel qui profite du passage des télévisions pour dérouler la banderole du dernier espoir : “ Sabrina, veux-tu m’épouser ? ” “ Il lui a déjà posé la question l’année dernière, ” se moque un inconnu qui confirme dans la foulée, que Jaja est en tête de la course partie quelques heures plus tôt. Il n’en faut pas plus pour décider les membres du cyclo-club du Sidobre à se resservir un peu de vin frais. Pour eux, la nouvelle est d’importance. L’ancien président du Club est un grand ami de la famille Jalabert et c’est Georges Jalabert, en personne, le père du coureur, qui a monté les musettes de la joyeuse bande, dans la matinée. A deux pas, un couple parmi tant d’autres patiente à l’ombre d’un arbuste. Eux aussi connaissent un grand du sport. Le monsieur n’est autre qu’un oncle de Fabien Barthès. “ J’avoue préférer le vélo au foot, explique-t-il le sourire aux lèvres. Cette année, je suis servi. Demain, le Tour prendra son départ de Lavelanet, juste devant la maison. ” Et ainsi va l’immense foule des supporters. Plus excitée que jamais au passage de la caravane du Tour, précédant le peloton de quelques heures. Les bras se tendent pour attraper les cadeaux des sponsors. “On veut tout. Envoyez les filles ”, crie même un groupe de jeunes émoustillés par de blondes créatures assises sur le char du Crédit Lyonnais. Il est 17 heures quand la tête du peloton dévore les derniers kilomètres. Lance Armstrong est intraitable. Impressionnant de puissance. Mais tout au long du parcours, chaque coureur est salué en héros. Pour tous, les mêmes encouragements, la même ferveur, la même émotion, le même respect devant l’effort … Richard Virenque passe en vingt-huitième position. Peu importe. Il est applaudi comme un César. Laurent Jalabert, lui, a perdu la tête de la course neuf kilomètres avant l’arrivée. Il ne passe qu’en quarante-neuvième position. Et alors ? Les supporters l’acclament comme le seul vainqueur du jour. “Tu vas nous manquer ”, lui a inscrit sur la route, à la peinture blanche, un anonyme venu comme tant d’autres. Pour l’amour du Tour, de Jaja et du vélo qui fait le bonheur des foules.
 
 
       
     
Texte : Claude Faber
Photographies : Ulrich Lebeuf - Odessa
Pyrénées magazine
juillet - août 2003<