Sur la route du désert

Le Sahara occupe 80 % du territoire algérien. Et une seule route permet de rejoindre Alger et Tamanrasset. La Transsaharienne. Près de 2 000 kilomètres à travers le plus grand désert du monde. Comme des milliers d’Algériens, nous avons emprunté cette longue bande de bitume. Cinq jours pour découvrir l’un des plus beaux visages de l’Algérie.

 

Jour 1. Alger/Ghardaïa
Nous tournons le dos à Alger et à son urbanisme désordonné. On dit toujours qu’il faut prendre la Transsaharienne en direction du Sud. Avoir le Sahara face à soi. Délaisser les terres cultivées des Hauts-Plateaux. Et se laisser gagner par ce paysage sans fin. Les kilomètres défilent sous les pneus usés de notre vieille Mercedes. Merzak, notre chauffeur, la dit bien plus résistante que les 4X4 du désert. Nous roulons lentement. A peine plus vite que les cohortes de camions qui envahissent la route. La Transsaharienne est empruntée par un important trafic routier qui relie Alger à l’Afrique noire. Elle est aussi encombrée d’une multitude de barrages de policiers, de gendarmes et de militaires. Tous plus pointilleux qu’un ministre d’Etat. Sans nos accréditations accordées aux étrangers, ils ne nous laisseraient pas circuler. Alger s’éloigne. Nous traversons Djelfa et ses enfilades de garagistes. Le royaume des 504 increvables. Puis Lagouhat qui inspira des peintres européens du XIXe. Merzak exulte. " Nous sommes aux portes du désert. " Après des heures de route, nous nous arrêtons dans l’un des rares " routiers ". Un snack avec des tables en bois rafistolées, un vieux comptoir pour un café à réveiller les morts. Une adresse pour camionneurs déshydratés et mouches hystériques. Un parfum de frites grasses se mêle aux odeurs de gasoil. Sur le parking, des chiens avachis. Des chèvres et des moutons entassés dans une bétaillère. Figés dans la fournaise. L’air est plombé. Encore quelques heures et nous serons à Ghardaïa dans la vallée du M’zab. Nous reprenons la route. A travers un océan desséché. A l’horizon, la silhouette de Hassi R’Mel, l’un des plus grands gisements de gaz d’Afrique. ´ Une chance pour l’Algérie ", se félicite Merzak, en s’allumant sa énième cigarette de la journée.

Jour 2. Ghardaïa/El Golea
La vallée de l’Oued M’Zab et ses cinq cités b‚ties il y a plus de neuf cents ans. Nous découvrons une Algérie si différente des régions du nord. Ghardaïa, la plus prestigieuse de la pentapole, nous séduit. Une beauté inédite. Lovée dans les méandres de l’oued, avec son amoncellement de maisons cubiques de couleur ocre, ses dédales de ruelles, ses innombrables puits perdus dans les palmeraies et ses minarets crénelés. Ghardaïa, c’est aussi la ville des Mozabites, des religieux rigoureux mais considérés comme tolérants. Les femmes mariées doivent pourtant cacher leur visage et ne laisser apparaître qu’un œil. Dans les médinas, certaines se retournent même vers le mur à notre passage. Moulay, notre nouveau guide, nous invite à ne pas insister du regard. Prochaine étape avec lui et son chauffeur, El Goléa. A 240 kilomètres. Oubliée la Mercedes de Merzak. Le 4x4 s’impose en prévision des bancs de sable sur le bitume. Le long de la route, des centaines de pneus éclatés jonchent le sol. Le soleil n’épargne rien ni personne. Ici et là, des villages en construction pour les familles venues du nord en quête de travail et de sécurité. Dans un paysage désolé, quelques palmeraies et des jardins surgissent du sol. Protégés des vents de sable par de solides palissades. El Goléa pointe à l’horizon. Le contraire de Ghardaïa. Une ville triste, pauvre, dangereuse. Ici, on trafique entre l’Afrique noire et Alger. Cigarettes, véhicules, armes, femmes… Les étrangers dérangent. Moulay nous incite à dormir chez l’habitant. Chik Guettaf, un grand Marabout, marié à deux femmes et officiellement père de six enfants, nous reÁoit dans sa maison où le thé coule en abondance. La nuit tombée, à la seule lumière de la lune, il nous parle des Marabouts du désert. De leur pouvoir qui "soigne le mal et apaise l’avenir ". Il nous explique qu’ici, nous ne risquons rien. "Vous êtes dans la maison de Dieu. "

Jour 3. El Golea/Timimoun.
Impossible de quitter El Goléa sans passer par la tombe du père Charles de Foucauld, cet homme d’église qui s’installa en ermite dans le Hoggar en 1905. Il consacra l’essentiel de sa vie à étudier la langue et la civilisation des Touaregs jusqu’à son assassinat en 1916. Moulay presse le pas. Plus de 500 kilomètres – interminables et monotones - nous attendent aujourd’hui. Direction Timimoun, surnommée " l’oasis rouge " et élue par tous les voyageurs "plus belle ville du Sahara ". Pour l’atteindre, il faudra emprunter une boucle de la Transaharienne et traverser le Grand Erg Occidental. Plus de 80 000 kilomètres carrés de désolation. Un plateau plus infini que l’infini. Plus désert que le désert. Sans végétation, sans relief, sans ombre, sans rien. Juste un poste de gendarmerie paumé sur la route. Un barrage parmi tant d’autres. Un bagne pour les gendarmes condamnés à y passer quatre ans.Deux cents kilomètres plus loin, le seul ´ snack " du secteur. Une cahute gavée comme une épicerie de village… pour un village qui n’existe pas. Derrière son comptoir, avec l’allure d’un moudjahidine, l’épicier avoue ne compter que deux ou trois clients par jour. Des routiers ou des bergers écrasés par la chaleur. Ici, en plein été, on atteint les 65°C à l’ombre. Les produits sont vite périmés. Et les vents de sable rongent la tôle des vieilles Peugeot abandonnées. Timimoun nous parvient comme une délivrance. Un léger courant d’air qui soulage. La ville arborée, lumineuse, émerge d’une mer de sable. Enfin, les dunes. Le Sahara comme on l’imagine. Plus loin que l’horizon, la Mauritanie. La frontière est à 25 jours de chameau. A Timimoun, le temps semble s’écouler avec la même lenteur. Avec nonchalance et harmonie. Tout y participe. Les formes arrondies d’un habitat aux faÁades ocre et cernées de festons blanchis à la chaux. Le calme des ruelles où déambulent des nuées de gamins. Le regard apaisant de ces hommes et ces femmes à peau brune. Au XIXe siècle, la ville était un marché aux esclaves venus du Mali et du Niger. Aujourd’hui, on dit que Timimoun incarne la tolérance.

Jour 4. Timimoun/I-n-Salah

Après une nuit de bivouac dans les dunes, nous prenons la route des oasis. En direction du Sud. Le paysage devient lunaire. Aveuglant de blancheur. La petite ville d’Adrar – une oasis renommée pour ses fraises, ses dattes et surtout ses tomates - constitue la principale étape. On surnomme le secteur "le Far West algérien ". Le sol est gorgé de gaz et de pétrole. Total, Shell, Gaz de France et d’autres l’ont bien compris. Tant mieux pour l’emploi. Le trafic routier se fait plus rare que sur l’axe principal de la Transsharienne. Les troupeaux de chameaux plus nombreux. Le soleil encore plus intraitable. Selon les météorologues, il s’agirait de l’un des points les plus chauds du globe. Après 200 kilomètres dans ce four, nous trouvons Reggane. C’est ici que la première bombe nucléaire franÁaise a explosé le 13 février 1960. Et c’est ici que nous allons bifurquer en direction de I-n-Salah. Nous ne prendrons pas la piste qui file vers le Mali. Une ligne droite de 700 kilomètres à travers le Tanzrouft, surnommé le " désert de la Soif ". Un enfer sans la moindre goutte d’eau. Nous arriverons à I-n-Salah dans la soirée. Jadis, les caravaniers faisaient étape dans cette ville. On y échangeait de l’or, de l’ivoire, des dattes, du thé, des esclaves. Aujourd’hui, camionneurs et voyageurs viennent s’y reposer. I-n-Salah est la dernière étape avant un tronÁon de 700 kilomètres jusqu’à Tamanrasset, sur une route défoncée et sans le moindre relais routier.

Jour 5. I-n-Salah/Tamanrasset
A la sortie d’I-n-Salah, les barrages de police nous font perdre deux bonnes heures. Flics et gendarmes jouent la surenchère. Ils réclament encore plus de tampons et de signatures sur les visas, encore plus de réponses à la stupidité. On me demande même le prénom de mes enfants. Une seule consigne : garder son calme. D’autant plus qu’après, ce n’est plus la même Transsaharienne. La route se complique. Elle vire en piste chaotique. Poussiéreuse. Un calvaire pour les camions, les amortisseurs et les vertèbres. Le paysage change aussi. Les reliefs du Hoggar gagnent du terrain. Une victoire majestueuse et sans appel. "Les nomades ont donné un nom à chaque sommet, explique Moulay. Pas seulement pour se repérer mais aussi pour combattre leur solitude. " Il nous rappelle aussi que nous roulons sur ´ le vrai socle du continent africain. Sur le sol d’origine. Ici il n’y a pas eu de sédimentation ". A mi-chemin, nous traversons les gorges de l’oued d’Arak. Un décor de western aux pieds duquel les Touaregs et leurs troupeaux cherchent souvent eau et refuge. Et puis, 200 kilomètres plus loin, nous franchissons le Tropique du Cancer dans les reliefs d’In Ecker. Tamanrasset n’est plus très loin. FaÁon de parler. Dans le désert, il faut réviser sa notion du temps et de l’espace. Encore quelques heures de route et nous atteignons la célèbre " Tam ". Une cité à l’histoire récente développée au temps de la colonie. Aujourd’hui capitale d’une région presque aussi grande que la France. Tam est une petite ville commerÁante où l’Afrique noire vient à la rencontre de l’Algérie saharienne. Les clandestins camerounais ou maliens transitent par elle, en direction du nord et de l’Europe. Au lendemain de notre arrivée, nous boirons un café sur une terrasse face à un petit marché africain. Un capharnaüm de bric-à-brac, de ferrailles, de tissus, d’épices et de légumes. Assis sous un acacia, des Touaregs discutent avec une femme noire, aux yeux verts. Les cheveux tirés en arrière, un visage finement ciselé, une beauté troublante. Ils me font signe de les prendre en photo. Derrière eux, la rue s’anime. Il ne fait pas trop chaud. L’air est plus léger. La lumière plus douce. Alger semble si loin.>

     
   
Claude Faber
dossier Algérie - La route du désert
Texte Claude Faber - Photos Ulrich Lebeuf
Grand reportages - Octobre 2006