Toulouse, mode de vie

La haute technologie y côtoie la nature, la sociabilité villageoise et l’ouverture au monde. Résultat : 30 000 habitants de plus en cinq ans.

Ce matin Toulouse fait la fière. Ils sont là par milliers qui scrutent l’écran géant dressé place du Capitole, cœur et agora de la ville. Ce 27 avril 2005, l’Histoire est en marche : l’A 380, le plus gros avion commercial jamais construit va décoller dans un instant. Le speaker s’emporte : « Aujourd’hui, le monde entier regarde Toulouse ! » Quarante mille personnes, dit-il, attendent aussi au bord de la piste de Blagnac, d’où le Concorde effectua son premier vol en 1969. A 10h30, l’A 380 s’élève dans le ciel, les cris de joie résonnent entre les façades roses et les arcades. Il y a quatre ans, Toulouse pleurait les victimes de l’AZF, industrie chimique considérée comme « honteuse » qui tua 30 personnes et dévasta la grande partie sud de la ville. La cité avait peur pour son image de marque et son devenir économique. L’A 380 lui redonne des ailes.

Et les chiffres sont là pour la flatter. En cinq ans, la ville (427 000 habitants) a gagné 30 000 habitants, l’agglomération toulousaine connaît la plus forte croissance démographique de France avec plus de 12 000 habitants par an. La plus forte croissance démographique de France selon les données 2004 de l’Insee. Durant les dix dernières années, près de 20 000 nouveaux cadres sont venus y poser leurs valises et plus de 115 000 étudiants en font la deuxième universitaire après Paris. Depuis les années 80, la ville d’Airbus, de la fusée Ariane ou encore des satellites Spot caracole en tête de tous les hit-parades. Première dans le domaine de l’éducation selon L’Express en mai 2004, deuxième (après Lyon) lorsque Le Point se demande en janvier 2005 « Où vit-on le mieux en France ? ». Qu’est-ce qu’elle a de plus ? La haute technologie et le soleil rêvé du Sud n’explique pas tout. Si Toulouse séduit ces milliers de nouveaux arrivants, c’est peut-être aussi qu’elle incarne le mélange de sociabilité et de tradition que l’on attend d’un village avec l’efficacité d’une métropole. Une certaine idée de la modernité, en quelque sorte.

Le dimanche matin, au pied de l’église Saint-Aubin, la campagne vient à la ville. Avec ses étales de légumes, ses volailles et ses lapins que vendent une dizaine de paysans sous les regards ébahis des gamins, le café ou l’apéro que l’on prend au soleil. Couples aux paniers d’osier, jeunes plutôt bobos et plutôt babas, à l’évidence tout le monde aime ça. Toulouse ne renie pas ses racines rurales : « Avant d’attirer les ingénieurs du monde entier, elle a surtout vidé ses campagnes jusqu’à la fin des années 60 », explique Nicolas Golovtchenko, sociologue à l’Université du Mirail. Durant des siècles, Tarnais, Aveyronnais, Ariégeois, Gersois vont rejoindre la ville important leurs marchés aux bestiaux et leur patois quotidien. Ils construiront de petites maisons simples de briques roses et de galets, les fameuses « Toulousaines » tout en rez-de-chaussée et avec leur petit jardinet à l’arrière. Celles que l’on s’arrache aujourd’hui dans le quartier des Minimes, de Saint-Cyprien ou de la Patte-d’Oie. En moins de cinq ans, les prix de l’immobilier dans l’ancien ont augmenté de 70%. Aux beaux soirs, le luxe ressemble à un barbecue sous un cerisier, un léger fronton ou gaillac dans le verre.

Claude Sicre, chanteur des Fabulous Trobadors, lança l’idée des repas de rue, dans son quartier d’Arnaud-Bernard, au milieu des années 90. Depuis, au mois de juin, la ville est un vaste banquet. Comme celui de la rue de la Concorde où pas moins de 2 000 riverains alignent leurs tables de jardin, les chaises pliantes, leurs bouteilles de Pastis, leurs bombonnes de vin et leurs salades de saison. Les gosses jouent dans la fontaine publique. Au beau milieu, le bar Le Concorde, avec ses guéridons et ses peintures vieillissantes, affiche complet. Alors Géry est aux anges. Cet informaticien originaire de Paris, vit dans le quartier depuis trois ans avec sa jeune femme, interprète et d’origine anglaise. Ils adorent « cette ambiance un peu campagnarde qui se dégage de la ville ». La terrasse de leur appartement domine les toits en tuiles tout autour. Ils ont vite pris leurs repères : les « puces » de Saint-Sernin, le grand marché de fruits et légumes du Cristal, boulevard d’Arcole, les petits commerces ... Comme beaucoup de néo-Toulousains, ils ont acheté une maison secondaire dans la région. « En moins d’une demi-heure, nous nous retrouvons en pleine nature. » Certes, la campagne a largement reculé face aux centres commerciaux et aux lotissements qui ont soudé Toulouse aux communes périphériques comme Blagnac, Colomiers ou Tournefeuille. « L’utopie villageoise reste tenace chez tous les élus, » confirme Nicolas Golovtchenko.

En son temps, Dominique Baudis, maire de la ville de 1983 à 2001, avait ainsi lancé le programme des « Noyaux villageois », « destiné, dit-il, à conserver l’âme des quartiers ». Devenu président du CSA, il revient chaque week-end dans sa maison toulousaine, à deux pas de la Halle aux Grains, ancien marché au blé reconverti en salle de spectacle feutrée. Dans son grand salon ouvert sur une petite cour intérieure, mêlant brique rose et bambous vertigineux, il n’oublie pas qu’il est aussi l’auteur de récits historiques et remonte aux Comtes de Toulouse (Xe-XIIIe) pour tenter d’expliquer « cet esprit à la fois villageois et moderne qui perdure au fil du temps». Ancienne capitale des Wisigoths devenue rapidement terre de liberté, d’indépendance, de rébellion et même du droit d’asile … l’histoire toulousaine ferait une belle saga. Même si au gré des époques la ville ne fait ne fut pas toujours été aussi Cathare, œucuménique ou encore détachée de la couronne de France que les Toulousains le prétendent. Et lorsque des rumeurs récentes évoquaient d’imaginaires partouzes pédophiles mêlant le tueur en série Patrice Allègre et des personnalités de la ville dont Dominique Baudis (innocenté depuis par la justice), lorsqu’elles envahissaient les rues, le palais de justice et les pages de la presse régionale et nationale, alors Toulouse ressemblait moins à une « ville ouverte » qu’à un bourg de province crapoteux dans un film de Chabrol.

Coincée derrière le Massif central au pied des Pyrénées, Toulouse aime se dire peu soucieuse du jacobisme de la capitale. Au nord de la ville, la RN 20 en dit long, ne serait-ce que par omission. Le nom de Paris n’apparaît pratiquement jamais sur les panneaux. Quant à l’autoroute en parallèle, on s’obstine à l’appeler « de Bordeaux », alors que la capitale est au bout de l’asphalte. Mais à plus de 6h de voiture ou de train. Paris reste loin. Seul l’avion désenclave vraiment la préfecture de Midi-Pyrénées. L’aéroport de Blagnac est le 4ème aéroport de France avec 5 612 559 passagers en 2004. La ligne Toulouse-Paris est la plus fréquentée de France. Elle le sera encore longtemps : le TGV n’est pas promis avant 2016 …

Pourtant la ville doit beaucoup à Paris. A commencer par l’aéronautique implantée à Toulouse, loin des frontières allemandes, après la première guerre mondiale. Pierre-Georges Latécoère (1883-1943), jeune industriel de la région, saura toutefois convaincre Paris de lui confier la production des avions. Sans son génie et celui d’Emile Dewoitine (1892-1979), l’un de ses ingénieurs qui lui aussi se lancera dans la fabrication d’avions, les plans de Paris auraient tourné court. Dans les années 60, Paris décide aussi toute une série de délocalisations comme le Cnes, ou les écoles d’ingénieurs (l’Ensica, l’Ensae plus connue sous le nom de Sup’Aéro et l’Enac) que les auteurs de l’ouvrage collectif « La nouvelle histoire de Toulouse » expliquent « par le dynamisme propre de ses capitaines d’industrie, la créativité de ses chercheurs, la technicité de ses ouvriers. » Que l’agglomération abrite l’usine d’assemblage du nouvel Airbus A 380, alors qu’elle est la plus enclavée, faute de débouché maritime, montre également tout ce qu’elle doit à la politique européenne.

Cela, la ville l’oublie un peu. Tout comme elle oublie ce qu’elle doit à ses pionniers. Sur la piste d’envol de Montaudran – au sud est de Toulouse – les bâtiments sont à l’abandon et les herbes folles recouvrent le bitume. Le maire a promis de réhabiliter ce site mythique menacé par les promoteurs : c’est d’ici que partaient les vols légendaires de l’Aéropostale, imaginée en 1918 par Latécoère. Après quelques heures de sommeil à l’hôtel du Balcon, à deux pas du Capitole, Henri Guillaumet, Antoine de Saint-Exupéry, Jean Mermoz et d’autres s’envolaient au petit matin. Tout au bout, il y aurait le Maroc, l’Afrique Noire, la Cordillère des Andes … Latécoère rêvait de relier Toulouse à la Terre de feu.

Il sera de ceux qui ont ouvert Toulouse sur le monde. Tout comme Georges Labit (1862-1899), non pas aviateur mais grand voyageur toulousain, qui a laissé à la ville l’un des plus anciens musées d’art asiatique de France dans une somptueuse villa d’inspiration mauresque au bord du canal du Midi. Dans ses vitrines, de multiples objets de Chine, du Cambodge, de Siam, du Japon, d’Inde ou encore de l’Egypte ancienne, ramenés par ce fils de grand commerçant. A l’extérieur, des pelouses ombragées où plantes tropicales et méditerranéennes confirment que Toulouse vit tournée vers le sud. Au point de se prendre pour une ville espagnole. En pleine guerre d’Espagne, 20 000 républicains y trouveront refuge. Dans leurs bagages, leurs souffrances d’exilés et leur colère anarcho-syndicaliste mais aussi leur sens de la fête et de la solidarité. Les plus anciens se réunissent à la Casa Espana, au cœur des Minimes, le temps d’une expo ou d’une partie de cartes. Leurs enfants et leurs petits-enfants, eux, sont devenus les citoyens d’un Toulouse résolument latin.

Sur la place Wilson, toute ronde au centre de la ville, jeunes, vieux, immigrés ou Toulousains « pure souche » se retrouvent autour de la fontaine. A deux pas, les allées Roosevelt et leurs kiosques à journaux se donnent des airs de ramblas. Aux quatre coins de la ville, bodégas et bars à tapas sont assaillis au nom d’une « movida » un peu appliquée. L’un des rites de passage du néo-toulousain, c’est la Tantina de Burgos avec sa salle bruyante, son bar interminable, son mur de bouteilles de vin, ses affiches de corridas et ses tables en bois solide où l’on danse dans une ambiance un peu potache. Toulouse est aussi devenue cubaine bien avant d’autres. Les bars à l’effigie du Ché et les salles de salsa ont ouvert au milieu des années 90. Et plutôt encore, elle fut argentine grâce à Carlos Gardel. Le plus célèbre chanteur de tango, né en 1890 au bord de la Garonne d’une mère toulousaine, parti à l’âge de deux ans en Argentine. Il reviendra à Toulouse dans les années 20 mais ne s’y produira jamais. La ville le considère pourtant comme un véritable enfant du pays. On compte une dizaine de clubs de « tangueros » nés bien avant que la danse de salon ne redevienne branchée grâce à Gotan Project. « Dès la fin des années 90, il s’est mis à souffler un vent de tango unique en France », raconte Martine Rondet de l’association Milonga Las Morochas (Le bal des brunes) qui depuis 1997 anime les plus célèbres soirées de Tango de Toulouse au bar Le Petit Diable. Les amateurs connaissent aussi la Maison du Tango, rue Bayard, deuxième école de France avec plus de 400 adhérents. Depuis quelques temps, pubs très british et bars à bières sont venus compléter le paysage. Ils se multiplient des arrivées d’ingénieurs anglo-saxons ou allemands. Airbus compte environ 1200 étrangers sur l’ensemble de ses 15 000 salariés. « Les Toulousains n’ont pas mis longtemps à prendre les bonnes habitudes de l’happy hour », lâche ravie, une jolie serveuse de pub, évidemment d’origine écossaise.

Toulouse aime se dire accueillante et plutôt douée pour réussir l’intégration de ses communautés. Mis à part Arnaud-Bernard aux allures de petite casbah, les quartiers d’étrangers n’existent pas. Les populations sont plutôt mélangées. En revanche, les cités-ghettos n’ont pas été évitées. Le Mirail, produit des années 60-70, eu beau être présenté comme un modèle d’expérience urbaine unique en Europe, il est isolé derrière la rocade. Et bien que relié au centre ville par la première ligne de métro inaugurée 1993 (la deuxième est en cours), il deviendra vite le symbole de la fracture sociale. « Je ne pense pas que Toulouse ait fait pire ou mieux qu’ailleurs», dit Magyd Cherfi, l’un des chanteurs de Zebda. A l’image des Bleus de Zidane aux yeux de la France, Zebda incarne l’intégration rêvée par la ville. Originaire d’une famille kabyle, enfant d’une autre cité au nord de la ville, Magyd Cherfi l’un des moteurs du mouvement « Motivé-e-s », réunissant pour les élections municipales de 2001, militants associatifs, syndicalistes et féministes en quête de démocratie participative. Avec quatre élus au conseil municipal, les Motivé-e-s font aujourd’hui partie d’un paysage politique local souvent difficile à décoder. Aux élections présidentielles, la ville vote principalement à gauche. Mais le Capitole reste à droite.

S’il faut trouve une religion commune, ce sera le rugby. Ici il touche au sacré. Et le Stade toulousain a été sacré champion d’Europe pour la troisième fois. Les jours de grand vent et de victoire, tout le nord de la ville entend hurler le stade Ernest-Wallon. Mais le temps du « rugby cassoulet » a vécu et c’est dans une boutique du centre que le club vend un rugby « tendance » que les nouveaux arrivants adorent. La plupart, il est vrai, se font vite plus Toulousains que les autochtones. Puisque la convivialité est l’image de marque du Sud-Ouest, ils hurlent dans les bars de supporters lors du Tournoi des 6 nations, pointent leur nez aux terrasses lors des premiers soleils, sont le soir dans les cafés qui débordent sur les trottoirs. Puisque vivre à Toulouse, c’est cultiver sa passion pour le grand air et les tenues en Gore-Tex, ils filent le long du canal du Midi ou en VTT, s’échappent chaque week end vers les pentes pyrénéennes, les plages océaniques ou méditerranéennes. Lorsque la famille leur rend visite, c’est à la Cité de l’Espace, le site touristique le plus visité de la ville avant la basilique Saint-Sernin, qu’ils vantent les performances de la ville en donnant l’impression qu’elle a inventé la fusée Ariane à elle toute seule. Ils sont les meilleurs attachés de presse. A l’image de ceux de Myosis, une start-up composée à 95% de non-toulousains et implantée ici depuis trois ans. Au moment de son rachat par IBM, ses créateurs ont posé comme condition non négociable, le fait de ne pas quitter Toulouse. « Nous avons simplement expliqué aux Américains, dit Marc Rougier, directeur général, que nous avions la chance d’être dans un environnement économique exceptionnel et un cadre de vie idéal. »

Les néo-Toulousains se cultivent aussi. Longtemps, la ville vécut sur le prestige du Bel Canto, de Michel Plasson dirigeant son orchestre national du Capitole et de Claude Nougaro, l’artiste amoureux du monde mais fidèle à sa ville. Il y avait aussi toutes ces librairies, la cinémathèque nationale et son fonds unique de films soviétiques. Ce n’était pas assez. Toulouse s’est dotée des institutions formatées mais désormais indispensables à toute ville provinciale qui ne veut pas passer pour un trou : un Zénith, le plus grand de France, un nouveau Théâtre de la Cité ouvert en 1998 pour le Théâtre national de Toulouse, un musée d’art contemporain encore timide inauguré en 2000 dans les anciens abattoirs. Reste l’architecture. Pendant que n’importe quelle « capitale régionale » fait appel aux ténors internationaux – toujours les mêmes – pour signer quelque réalisation spectaculaire. Toulouse se contente du patrimoine ou de nouveautés sans grand caractère.

A trop vouloir gérer son image, la ville en deviendrait parfois un peu frileuse. Economistes et sociologues se sont aussi inquiétés ces dernières années, de voir la ville trop dépendante de l’industrie aéronautique. Et parfois plus soucieuse d’accueillir les ingénieurs que de soigner ces quartiers sociaux. Le taux de chômage de la ville s’élevait à 10,5% fin 2004. Toulouse amorce pourtant une nouvelle ère avec le lancement du Grand Projet de Ville, l’un des plus importants de France (314 millions d’euros) destinés à restructurer et rénover le Mirail et d’autres cités. Par ailleurs, la ville s’est vu attribuée deux des récents pôles de compétitivité distribués par le gouvernement en juillet dernier : l’« Aéronautique-espace systèmes embarqués » et le « Cancer Bio-Santé ». Ce dernier annonce le futur Cancéropôle, construit sur l’ancien emplacement de l’AZF dont il ne reste qu’un terrain vague en cours de dépollution. On annonce 4 000 emplois, essentiellement des chercheurs, sur le site. Deux fois plus que le nombre de salariés prévus d’ici 2008 dans les usines d’assemblage de l’A 380. Autant de néo-toulousains qui viendront chercher ici une province enfin décomplexée.

     
   
Claude Faber
Dossier dirigé par Pierre Sorgue.
Photos : Jean-Luc Manaud
Géo - octobre 2005