Interview Yann Arthus Bertrand

"Maintenant je veux voyager et photographier pour témoigner "
Le célèbre auteur de "La terre vue du ciel" se fait militant de la cause écologique.

S’il avait pu, il serait monté encore plus haut. Yann Arthus-Bertrand aurait tant aimé photographier la Terre depuis l’espace. En serait-il devenu encore plus célèbre? Rien n’est moins sûr. Depuis le début des années 90, son exposition "La Terre vue du ciel" a été fréquentée par 60 millions de personnes dans plus de 70 pays. Ses ouvrages et ses agendas ont la même renommée planétaire. Quant à sa première émission diffusée le 31 octobre dernier sur France 2, elle attira plus de 6 millions de téléspectateurs. Le record de la soirée. "Comme quoi, en tenant un discours honnête, on peut sensibiliser les gens aux graves questions de notre planète ", constate-t-il en buvant son énième thé vert de la journée, dans ses bureaux tapissés de cartes et de photos, au Domaine de Longchamp. Trois hectares boisés, pris sur le Bois de Boulogne, où il envisage d’ouvrir en collaboration avec le WWF un centre d’information dédié au développement durable. "On y parlera environnement, écologie, état du monde, photographie …" Un programme qui le résume.
Sans être renié, il semble en effet loin le temps des photos animalières au Kenya en 1975 ou des reportages à la gloire des premiers Paris-Dakar. Depuis les années 90, ce sexagénaire à la voix claire et au tutoiement facile assure "ne plus être le même mec". "Dès que j’ai commencé à photographier la Terre d’en haut, j’ai changé de regard. Plus je prenais de la hauteur, plus je prenais conscience des maux de la planète. La pollution, l’urbanisation galopante, la misère … J’ai décidé d’utiliser mes photos pour faire passer des messages. A quoi bon voyager, si je ne peux rien montrer de façon efficace? " L’homme se dit plus militant que jamais. Convaincu par l’urgence à "agir sur demain" pour reprendre une idée d’Albert Jacquard qu’il fait sienne. Il veut être "utile": par exemple en organisant une projection du film d’Al Gore devant les députés et le patronnat français, ou en soutenant le Pacte écologique de Nicolas Hulot. Certains lui reprochent de trop en faire. De la jouer marketing. Les Guignols de l’Info l’ont dans le viseur. "Je ne suis pas un artiste mais un entrepreneur. Monter des projets n’a rien d’incompatible avec mes convictions. Partir des semaines en solitaire sur un traÓneau ou dans une montgolfière m’emmerderait."

Ses journées débutent toujours par un footing avec de la "musique du monde" à fond dans les écouteurs. Celle de soufis égyptiens, de gitans cubains ou des voix arméniennes. Il dévore les ouvrages de Tim Flannery ("Les faiseurs de pluie") ou de Jared Diamond ("Effondrement"): "ils tirent des sonnettes d’alarme. Tout le monde devrait les avoir lus." Il aime se nourrir de la parole des scientifiques et des experts, se réfère sans cesse à Dian Fossey et Jane Goodall. "J’aime les gens de terrain, les militants écolos, les bénévoles des ONG. Mais aussi tous ces anonymes qui œuvrent dans l’ombre. Je veux rendre hommage à tous ces gens que je photographie souvent comme des silhouettes lointaines."
Yann Arthus Bertrand, donc, a changé. Ses images prises du ciel ont découpé la Terre en jolis tableaux abstraits? Pour son nouveau projet "6 milliards d’autres", il a choisi de recueillir le témoignages de milliers d’habitants à travers des entretiens filmés. Il "haîssait" l’école? Il propose une exposition pédagogique qui circule dans les écoles. Ses activités aériennes engendrent des émissions de gaz à effet de serre? Il participe au programme "Action Carbone" par lequel tout un chacun peut calculer ses émissions de C02 et financer en retour des projets d’énergie renouvelable ou de reforestation. Une version écolo des "indulgences" que l’on s’achetait jadis pour laver ses péchés? "Rien à voir avec la culpabilité, c’est un acte de responsabilisation supplémentaire" dit-il. Yann Arthus Bertrand n’est pas croyant, mais l’avenir de la planète est son nouveau sacerdoce. Sur la Terre comme au Ciel.

     
   
Texte : Claude Faber
Géo -fevrier 2007